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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 14:08
"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

Note de concordance : 7,5/10

 

Et si Tout n'était que variations ? Des déclinaisons d'une Vérité, d'un Grand-Œuvre qu'on ne ferait que reproduire, imiter, plagier, parceller, réinventer. Le monde, une grande série de cercles qui tournent autour d'une matrice originelle, qui s'inspirent, se font et se défont ?

Chaque article de ce blog n'est-il pas un remake - ou un brouillon - d'une expérience musico-littéraire totale, destiné à redire la même chose de manière vaguement différente ? J'ai d'ailleurs l'intuition que la pop moderne n'est pas vraiment autre chose que ce que Jean-Sébastien Bach a proposé en 1740, et qu'elle doit encore beaucoup à ces "Variations Goldberg". Mais alors c'est quoi, ces fameuses variations ?

 

Nous avons une base - une basse en l'occurrence - autour de laquelle vont graviter des mélodies et des rythmes de + en + élaborés, à la complexité nourrie de fluidité. Le cœur de cette œuvre est une aria que Bach avait composé 15 ans + tôt pour sa femme. De cette paisible source, il fait tournoyer dans un vertigineux sentiment d'infini des figures mélodiques cristallines, un éventail foisonnant de contrepoints. Gigues, fugues, canons, tout y passe, de manière veloutée sans jamais tomber dans le scolaire... surtout sous les doigts magiques de Glenn Gould.

 

J'ai choisi la version de 1981, guidé par des spécialistes la préférant au précédent enregistrement de 1955, plus fougueux mais semble-t-il moins maîtrisé. Aurais-je entendu de grosses différences ? Je n'ai pas une confiance folle en mes oreilles à ce sujet, mais peu importe ; elles ont au moins perçu les fameux fredonnements de Gould qui vit sa musique au point d'en oublier de ne pas chanter pendant la prise. La perfection d'une interprétation parasitée par des murmures, ou le prolongement bien vivant de la création de Bach ? A chacun de juger.

 

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

Et le dessin de Chabouté, qui propose à la fois une sobre puissance et un minimalisme parfois approximatif, n'est-ce pas une manière de parasiter la perfection ? Sans doute la manière qu'a trouvée le dessinateur pour mettre de l'humain dans son dessin.

 

La fluidité de ses traits coule au rythme de Glenn Gould. Et dans le même esprit que l'oeuvre musicale, on peut parler de variations : le personnage principal de "Un peu de bois et d'acier" est un banc public. Le pari de Chabouté est de raconter quelques histoires dont le point commun - la base - est ce banc posé dans un parc, en déclinant les points de vues, les axes, les idées formelles, sans pourtant jamais quitter le giron de ces quelques décimètres de bois, ces quelques kilos d'acier... dans lesquel le dessinateur va, une fois de +, injecter de l'humain.

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

L'absence de paroles est une autre similitude. Faire confiance à son art ; il se suffit à lui même. Le choix du noir et blanc, la patte épurée, est une radicalité qui ramène au clavier de Bach, à ce seul piano dont on explore tous les atouts pour livrer l'œuvre ultime.

Tourner autour d'un seul thème et ne jamais frôler l'ennui...

 

J'imagine ma moue sceptique la première fois que j'ai lu que le personnage principal de ces 330 pages était un banc ; pourtant, c'est une des BD les + marquantes qu'il m'ait été donnée à lire ces dernières années.

 

Oui, on s'attache à ce banc qui subit les intempéries, le chien qui lève la patte sur lui, les grinds du skater qui se joue de Newton et des biens publics... Surtout, on va s'attendrir sur les personnages récurrents (les contrepoints) qui fréquentent le parc : le clodo, le cantonnier, le flic, ou même le passant qui ignore complètement le banc. Mention toute spéciale aux petits vieux qui y partagent délicatement un petit gâteau.

 

Se greffe un aspect ludique tant concernant la mise en forme que les esquisses de liens entre de petites histoires simples, éphémères comme des notes qui se croisent et s'éloignent, jusqu'aux prochaines fois.

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

Il se passe beaucoup plus de choses qu'on l'imagine dans les giboulées de ce coin de parc. Ce petit lieu de passage anodin est un havre de paix, un îlot où le temps ralentit, un espace au microcosme improbable et varié qui se croise sans être conscient au quotidien d'avoir ce point commun, cette histoire commune, cette humanité commune.

 

Les mélodies de Bach, ondées de joie, perles de mélancolies et quelques gouttes de tristesses, gagnent encore une nouvelle dimension en bruinant sur les habitués du parc, parfaites petites musiques des sentiments. Grain de subtilité...

 

Les deux œuvres sont si abouties qu'aucune n'entame l'autre. La musique pourrait emboutir les dessins, les images pervertir les notes, mais tout se déroule dans une limpidité évidente.

 

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

 

Les doigts de Glenn Gould égrainent l'émotion et délitent les intrications de notes pour en faire un cours d'eau musical, un cycle hydrologique où ce qui s'évapore nourrira les portées suivantes.

Chabouté met du vivant au bout de sa mine. Comme chez Gould, jamais la complexité ne se remarque. Ses contours sont précis dans leurs hésitations ; la définition même du destin.

 

La rencontre de cette bande dessinée et de cette musique a généré une des Bandes Originales de Livres les + discrètement virtuoses nées pour ce blog.

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 23:52
"Jazz Maynard" de Roger et Raule / Ilhan Ersahin "Istanbul sessions"

Note de concordance : 9/10

 

Les uns sont à Istanbul, les autres à Barcelone, pourtant on est dans la même ville ; une ville mentale faite de ruelles, de portes arrières de clubs, faite de nuit. Et puis New-York n'est jamais loin puisqu'Ilhan Ersahin y a posé son étui à saxo, quant à Jazz Maynard, ses aventures ont failli se dérouler à Marseille. Quoi qu'il en soit, c'est une plongée dans les bas-fonds urbains que je vous propose, ces trottoirs aux flaques jaunes d'où seules les notes de jazz peuvent espérer s'élever.

 

Mais attention, rien de glauque pour autant, juste une imagerie un peu voyou, alpacinographique, car "Istanbul sessions" est aussi empreint de joie, d'effervescence, et la BD de Roger et Raule est pleine d'humour.

 

Dès la première page de "Jazz Maynard", le cocktail punchy/jazzy/fun donne le tournis. Les angles sont taillés au sabre, les diagonales lacèrent les cases, les perspectives crèvent les pages ; on est très proche des comics américains, et même le manga laisse quelques hématomes. Pourtant les splendides bichromies et la rondeur des dessins ancrent la BD dans la tradition franco-belge. L'équilibre est jouissif. 

 

 

"Jazz Maynard" de Roger et Raule / Ilhan Ersahin "Istanbul sessions""Jazz Maynard" de Roger et Raule / Ilhan Ersahin "Istanbul sessions"

Le dessin est au service d'une histoire qui ne choisit pas entre atmosphère et action. On l'apprend très vite, Jazz, le bel espagnol qui revient dans son quartier après des années d'exil à New York, n'est pas un simple trompettiste. C'est un jazzman cambrioleur. Un ténébreux aventurier qui zone entre la rue Adrien Brody et la place Corto Maltese, là où les fréquentations ne sont pas souvent bonnes, où le passé s'accroche comme le tabac froid sur les gueules de bois.

A peine posé le pied au quartier d'El Raval, Jazz retrouve son vieil acolyte Téo et les embrouilles vendues avec. Chantage, mandales, guerre des gangs, uppercuts, cambriolages rocambolesques, manchettes, traite des blanches, coups de pieds, et même guerriers ninjas... Tout en conservant l'ambiance enfumée des clubs, les bastons s'enchaînent façon solo de saxo. Les traits craquent comme un vieux vinyle de Coltrane. C'est beau, c'est intense, c'est violent, c'est too much et ça secoue.

 

Gros défi pour les stambouliotes ! La Bande Originale de Livre qui ne se laisserait pas distancer par les courses effrénées de Maynard devait avoir du souffle, sans jamais rechigner sur le style. "Istanbul sessions" a dépassé mes espérances.

 

 

"Jazz Maynard" de Roger et Raule / Ilhan Ersahin "Istanbul sessions"

Fights de percus, battles de cuivres, guitares basses cahin-K.O., la fusion se fait dans l'élégance d'un ring. Néanmoins c'est bien d'une idylle qu'il s'agit, une rencontre évidente entre le groupe d'Ilhan Ersahin et Erik Truffaz, convive de prestige qui transcende "Istanbul sessions". Sa trompette trempée dans le même cuivre que son illustre idole (initiales M.D.), il offre une toile de fond idéale aux autres instruments, comme si l'invité dépliait lui-même le tapis rouge pour ses hôtes en plein tumulte.

 

Ersahin, fondateur du club new-yorkais devenu label "Nublu", brasse les genres, drum'n'bass, groove, rock, world, et évidemment jazz. Sa musique, sa formation, sa vie, ses villes, ont toutes un ADN cosmopolite. L'effervescence de ce disque magistral en témoigne.

 

Tout commence par une basse féline qui grimpe aux murs de cuivres et court sur des toits de darbukas. Le morceau s'appelle "Freedom" et en effet, rien ne l'arrête... La rivalité productive entre Turgut Alp Bekoglu et Izzet Kizil, le batteur turc et le percussionniste kurde, se poursuit sur les morceaux suivants, nous éclaboussant de l'énergie des grandes villes nocturnes, sans se départir d'une certaine décontraction - parfait costard pour notre personnage de bande dessinée.

 

La trompette de Truffaz ne sort elle aussi qu'autour de minuit. Il n'en jaillit pas des notes, mais de la nuit. Elle prend la couleur des ombres et suit Ersahin quand son sax part en fouille sonore.

Au coin des impasses, la musique cherche de nouvelles voies et dérape au même rythme que l'intrigue de "Jazz Maynard", fait le grand saut avec l'énergie, la fougue et la classe de ce bad boy ibérique à la note bleue.

 

Quand le son et l'image transpirent ensemble, tremblent face aux mêmes ténèbres, s'embrasent de concert et que la sensation de lire un film ou de voir la musique se côtoient, alors on sait qu'on tient une merveille de rencontre. C'est beau une B.O.L. la nuit...

"Jazz Maynard" de Roger et Raule / Ilhan Ersahin "Istanbul sessions""Jazz Maynard" de Roger et Raule / Ilhan Ersahin "Istanbul sessions"
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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 14:39
"Le goût du chlore" de Bastien Vivès  / Beach house "Bloom"

Note de concordance : 8,5/10

 

 

REGLEMENT INTERIEUR DU BASSIN

 

1) GENERALITES

 

Article 1 : On se met à nu et on se vide la tête. Lire "Le goût du chlore" en écoutant "Bloom" est une plongée dans un monde éthéré. Par un jeu de vases communicants, vos pensées vont de toute façon glisser par la bonde de fond et laisser place à un espace-temps en marge, voire en margelle.

Article 2 : Laissez-vous flotter. Si comme le héros de la BD de Bastien Vivès vous allez d'abord à reculons vous tremper, les sensations de la piscine vous charmeront bien vite. Le dessin épuré du prodige Vivès, ses couleurs vert d'eau, proches de la bichromie, résument à merveille l'ambiance d'un bassin. Une fois dans l'eau, on met inévitablement ses oreilles sous la surface, déformant ainsi les sons de manière délicieuse, nous cloitrant dans notre monde intérieur... ou plutôt nous l'ouvrant.

C'est aussi l'impression que donne le quatrième album des américains Beach House. Leur production homogène vous inonde le pavillon. La réverb des arpèges de guitare, l'écho dans la voix de Victoria Legrand, tout tend à vous envelopper et à vous faire perdre tout repère. Un monde qui se joue des limites, un bain sur la Lune.

 

2) UTILISATION DES ESPACES

 

Article 3 : Respecter les contraintes pour mieux les transcender. 130 pages dans un seul lieu et ne jamais lasser, ne jamais se répéter, réinventer les points de vue et les mises en page, c'est digne d'une apnée de Jacques Mayol.

"Bloom" signifie floraison, et tout l'album semble suivre cette inspiration. Comme si chaque morceau devait évoquer une naissance, une lente éclosion émotionnelle.

Article 4 : Respecter les silences comme des respirations pendant les nages sous-marines. Ces longues p(l)ages de mutisme font partie de l'ambiance de la piscine. L'introspection y trouve ses zones de repli. Et l'observation aussi.

Un peu comme The XX, Beach House sait user des silences, mais ne les laisse pas en friche : il s'agit de s'en servir pour mieux mettre en valeur les couches mélodiques de guitares aériennes et de synthés solaires. Les notes scintillent alors comme des reflets dans l'eau. Ici, là et là...

 

"Le goût du chlore" de Bastien Vivès  / Beach house "Bloom"
"Le goût du chlore" de Bastien Vivès  / Beach house "Bloom"
"Le goût du chlore" de Bastien Vivès  / Beach house "Bloom"

3) PREVENTION ET SECURITE

 

Article 5 : Tomber amoureux nuit gravement à l'adolescence. Mais il n'y a rien de + beau ni de + troublant, alors... à vos risques et périls. Les émois de notre nageur repérant une belle jeune fille - qu'il approche par petites brassées maladroites - se devinent sans jamais être énoncés ; inutile, l'écho vibre en chacun de nous, pourquoi forcer le trait ?

Le trait, justement : celui de Vivès est fin, indicible, délicat, tire vers l'abstrait. Il parle si bien de ces moments où les limites s'estompent, les corps changent, les sentiments gonflent, les envies se brouillent et les relations se teintent d'ambigüité.

Attention : le chant grave et évanescent de Beach House appelle aux mêmes rêveries douces et tièdes.

Article 6 : Interdiction de courir, la précipitation est source de désillusion. "Le goût du chlore" parle de l'inatteignable. De ce qui doit rester immaculé. Lorsque la relation entre les nageurs commence à se formaliser, tout disparaît. Comme Orphée se retournant trop tôt pour voir Eurydice de retour des Enfers.

La beauté virginale, celle qu'on n'enferme pas, qu'on n'entache pas, dérive aussi dans les courants spectraux de "Bloom". La dream-pop efface les contours, les arêtes trop affutées pour ne garder que ce qui flotte, ce qui émane des mythes, la nostalgie du conditionnel, c'est-à-dire la mélancolie.

 

4) SANCTIONS ET RESPONSABILITES

 

Article 7 : Certains boiront la tasse. Trop d'abstraction, de silences, de non-dits en perdront quelques-uns qui préfèrent le crawl à la baignade. Qu'il s'agisse du livre ou du disque, le calme ambiant et l'harmonie stagnante peuvent freiner. Quelques critiques ont reproché à "Bloom" son manque (discutable) de chansons pop calibrées. Il est possible de passer à côté du rythme coulé du "Goût du chlore".

Faire nager en parallèle ces chœurs aquatiques et ces images chlorées pourront transformer pour les + réticents cette expérience B.O.L. en perche de maître-nageur. Laissez-vous submerger... Qui sait, peut-être les paroles de Victoria Legrand vous éclaireront-elle sur les mots que prononce la jolie nageuse de Bastien Vivès...

"Le goût du chlore" de Bastien Vivès  / Beach house "Bloom"
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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 17:40

 

Note de concordance : 8,5/10

 

On ressort les cravates, on taille les costards. L'acier et le cuivre vont chauffer. D'un côté, Tyler Cross, un gangster à la classe naturelle qui se retrouve bloqué dans le pire trou du Texas. De l'autre, le collectif soul/funk instrumental Menahan Street Band dont les rythmiques au cordeau enflamment les productions du label Daptone Records depuis une dizaine d'années sous diverses identités (on les retrouve  parsemés chez les excitants Charles Bradley, Lee Fields, The Dap-Kings, The Budos Band, entre autres).

 

                       

 

 

A la vue des traits angulaires de notre badass et des ambiances 50's offertes par le prodigieux dessinateur Brüno, on aurait pu diriger la Bande Originale de ce Livre vers les irruptions surf-music de Dick Dale (mais son "Misirlou" appartient maintenant à tout jamais à "Pulp fiction") ou encore la partition d'Elmer Bernstein pour le film "The man with the golden arm" (mais c'est pas du jeu d'utiliser une B.O.F. préexistante !).

                                            

 

La tentative de lecture avec "The crossing", deuxième album du groupe purement brooklynois mené par le producteur Thomas Brenneck, s'est immédiatement avérée payante. Cash. Dès la première page, le mariage en grandes pompes de la trompette et du saxophone, les orgues chauds comme la nuit dans un bouge, et le groove posé, sûr de lui, marquaient le pas du criminel à la gueule d'amour.

 

                                   

 

Et que ce soit le disque ou la BD, on y trouve derrière des artistes qui ne sont ni dans le pastiche, ni dans la parodie, ni dans le calque, mais dans l'hommage humble et la renaissance d'un genre : la soul vintage / le polar hardboiled.

 

Bref. Trop long. On n'est pas là pour badiner. Tyler Cross ne fait pas dans le détail, mais dans l'efficacité. Alors on revoit le plan point par point.

 

 

"The Crossing"

Chanson-titre dont l'élégance n'a d'égale que l'allure de Cross, chapeau Fedora surlignant ses yeux perçants - l'archétype du héros de roman hardboiled, comme on connaît Parker. Une tranquillité émane de ce morceau aux boucles de guitare délicates fascinantes. L'assurance et la distinction de notre héros s'y retrouvent. Les mafieux et malfrats grossiers qu'il croisera n'auront jamais ce truc en + qui le rend félin. Ou reptilien.

 

"Lights out"

On passe aux choses sérieuses. Le rythme monte, entre la tension avant un braquage et l'adrénaline qui jaillit comme une bastos. Voir Tyler et son équipe se lancer dans une fusillade d'ouverture d'anthologie, en pleine nuit, dans la poussière du désert texan, en écoutant les attaques mariachis de trompettes trépaner les contretemps fait trépigner.

D'autres éclats de violence jouissifs s'empareront de ce morceau.

 

                    

 

 

"Keep coming back"

Avec son orgue vintage en diable et sa rythmique soul 50's qui fait claquer les doigts, ce morceau convient aux moments d'accalmie, l'heure où s'évapore la fumée des canons. La panne de voiture qui oblige Tyler à traverser le désert pour atteindre une station-service miteuse s'y prête bien. Le son blanc des trompettes crame autant la peau que l'implacable soleil immaculé accablant le fugitif sur ces pages sublimes, aux mises en scènes très cinématographiques. L'hommage sensible aux films de gangsters des années 30 et 50 est affirmé et sincère, les clins d'oeils pléthores, de James Cagney à Humphrey Bogart, de John Sturges à Billy Wilder.

 

 

 

"Three faces"

Un titre plaintif qui poursuit tout à fait l'entame du morceau précédent, appuyant la lassitude de Tyler Cross, coincé dans un bled malsain, bouffé par le pétrole, rongé par la corruption, pourri par une famille de dégénérés détenant toutes les clefs de la ville. Puis la batterie du Menahan Street Band part en voyage, en Ethiopie ou à Cuba, loin de cette triste terre... pour y revenir, inévitablement. Un rêve accroché aux barreaux moisis de la geôle locale.

Ces trois visages sont aussi ceux d'un père tout-puissant et de ses deux fils humiliant et souillant leur belle-fille/belle-soeur la veille de son mariage. La mariée était en jaune. Terrible scène que viennent tremper ces notes épicées.

La vengeance et le chaos macèrent dans ce morceau, avant l'explosion...

 

"Sleight of hand"

C'est une trompette qui dérape, des dissonances qui viennent éperonner le groove pour mieux le faire sauter. Ce sont des notes serrées, qui s'échappent plus qu'elles ne sortent. C'est une batterie qui fait grimper le suspense, qui installe l'action. Tel le serpent qu'il va croiser - géniale idée du scénariste Nury d'en faire un narrateur - Cross a la colère froide. Il ne s'emballe pas, il ne s'énerve pas. Il frappe juste. Comme le Menahan Street Band. Les scènes d'action au graphisme épuré, violent, teigneux, cognant, gagnent encore miraculeusement en puissance avec "Sleight of hand". C'en est presque trop beau, presque trop fort !

 

"Everyday a dream"

On élimine. Gentil morceau, mais trop tendre pour être utile au programme.

 

"Seven is the wind"

La guitare slidée façon western qui tend un horizon à ce morceau soulève les mêmes lassitudes poussiéreuses que le héros solitaire. Bloqué chez les bouseux avec 21 dollars en poche quand on a 17 kilos de came dans son sac, ça irrite.

 

"Bullet for the bagman"

Avec un intitulé pareil, ça ne pouvait que coller. Coller comme une chemise pleine de sang.

 

"Driftwood"

Une virée au far west. Idéal pour illustrer le flashback d'un vieux garagiste touchant qui nous conte l'histoire de ses terres trahies. Les cuivres font alternativement revivre le sifflet des trains à vapeur, ou souffler le vent qui balaie la frontière mexicaine toute proche. 

 

"Ivory and blue" et sa reprise

On frôle la même sanction que "Everyday a dream". Les accents mexicains et les guitares wah-wah posent toutefois une ambiance pour les dialogues percutants de Fabien Nury et son humour noir qui fait bang.

 

                                 

 

 

On résume : ça chauffe du côté de la musique, ça brûle chez ces auteurs passionnés de film noir.

L'extatique funk exotique des brooklynois cool de source.

L'épure ronde et stylisée de Brüno s'est dotée d'un impact + cinglant que jamais, suivant des découpages jamais léchés au hasard qui font chavirer les pupilles. 

 

Il vous faut quoi de + pour vous ruer sur ces deux oeuvres ? Un flingue sur la tempe ?

 

 

En attendant un Tyler Cross tome 2 qui aura pour décor la Louisiane (!), et qu'on découvrira peut-être comme celui-ci en avant-première sur Professeur Cyclope, voici un petit trailer fidèle à l'ambiance :

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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 17:39

 

hoodoo-darlin.jpgla-femme-psycho-tropical-berlin.jpg

 

 

Note de concordance : 8/10

 

Il n'y a pas de hasard. Des puissances occultes nouent des enjeux qui nous dépassent. L'arrivée quasi simultanée entre mes mains de ces deux nouveautés, comme un cadeau du dieu des Bandes Originales de Livres, ce doit être le résultat d'un plan complexe et invisible. L'envoûtement de l'expérience doit en tout cas à voir avec le vaudou.

 

Déjà que je suis fasciné par l'univers vaudou, alors quand une artiste BD s'empare du sujet avec une fraîcheur et un panache tels, je ne peux que plonger ! Des cadrages qui enrobent l'action, des enchaînements fluides, des pages étourdissantes de beauté, des dessins en transe ; pire, des couleurs à faire éclater les iris... rien ne manque pour faire de "Hoodoo darlin' " un véritable bijou. Mais un bijou unique en bouts de ficelles, de ceux que les sorciers utilisent pour leurs obscures cérémonies.

 

Un peu comme cet asson dont hérite Adèle, une jeune femme noire de Louisiane qui se lamente de rester à la surface de tout ce que l'ésotérisme renferme. Son maître lui enseigne la patience, mais pour elle les séances d'exorcisme manquent de piquant. Elle n'a pas de vision. Les esprits demeurent invisibles à ses yeux frustrés, et un soir d'ennui moite, une escapade en forêt va lui faire franchir les interdits et les portes de perceptions. D'intrigantes épreuves en cinq étapes l'attendent alors...

 

Dès les premières cases qui foncent pied au plancher vers un flashback accrocheur, Léonie Bischoff méduse le lecteur, poupée épinglée, et ne le lâche plus. Le ton est donné : même si l'humour s'insinuera dans le récit, on est dans un drame fantastique au rythme parfait. A tombeau ouvert.

 

                hoodoo-3.jpghoodoo-2.jpg

 

Le macabre a beau agripper l'histoire, la mort fureter dans les marais, des cadavres de jeunes femmes assassinées décorer les bayous, la scénariste/dessinatrice insuffle du merveilleux dans chacune de ses séquences. Magie mauve. Son image du vaudou n'est ni glauque, ni désincarnément correcte. Presque burtonienne en somme...

 

Sur son instructif blog "On the road to nowhere", l'auteure dévoile ses inspirations musicales, les esprits du blues qui l'ont accompagnée pendant la conception de sa BD. Dans son encrage, il y aura du Neville Brothers, du Skip James, ou Big Mama Thornton. Du très bon.

 

Je sais, je suis contrariant, mais pour cette B.O.L. je trouve pourtant intéressant de décaler l'ambiance musicale afin d'englober la touche résolument féminine de "Hoodoo darlin' ". Et évidemment, chercher La Femme...

 

Alors évidemment, on peut s'étonner du fait que ce collectif à géométrie variable soit en fait constitué d'hommes, les voix féminines étant juste des invitées. Pourquoi donc ce nom ? Oh, est-ce qu'on a reproché à Taxi Girl d'être des garçons, aux Beatles de ne pas être tout à fait des insectes ? Est-ce que Joy Division a jamais fait marrer qui que ce soit ? Et à vrai dire, Fun me fait chialer d'ennui, et que dire de Dany Brillant...

Ces jeunes gars qui font la route entre Biarritz et Paris ont toutefois une explication toute faite à leur pseudo : La Femme est un mystère... 

 

la-femme-groupe.jpg

  

Quand démarre "Psycho Tropical Berlin" avec "Antitaxi", comme un train bien nourri (pied au plancher, là encore), on pressent une dimension terrifique dans la musique de La Femme. Le mellotron prend la voie aérienne et pousse son vibrato horrifique le + aigu. Lugubre ululement ultra lunaire... Ce son bien particulier hante régulièrement l'album et nous ferait presque croire que Mars Attacks ! Il y a une dimension fantastique dans ce premier album à la croisée de trois mouvements, comme son nom l'indique : un aspect psychébordélique et foutraque qui a quelque chose de cinématographique, des incursions tropicales assurées par des percussions comme les bongos, et des fortifications binaires à la mode berlinoise. Insolente triplette.

 

En surgissent des hymnes comme "La femme" et son indélébile refrain extra-céleste, ou le twist E.T. "Sur la planche". Superbe invasion de la pop française par ce brillant ovni !

 

Des rouleaux sixties et de surf-music (héritage biarrot !) s'abattent sur le disque. La richesse et l'effervescence des arrangements mènent les chansons de La Femme vers les films de séries B, les B.O. de John Carpenter, les atmosphères inquiétantes, les ombres mouvantes, les monstres émouvants. Les paroles, en décalage, sont assez éloignées de ces univers, mais le ton détaché, glacial et monotone des chanteuses a quelque chose du zombie ; sous une peau épaisse de mélodies pétrifiantes, l'âme enfermée des chansons suit, évanescente, ces voix d'outre-timbre.

 

"Psycho Tropical Berlin" est un démon rentré dans le corps de "Hoodoo Darlin' " qui l'habite de ses sonorités psychotiques. Quand l'indus expérimentale est gratouillée par les gris-gris grisants de claviers fantomatiques sur "Amour dans le motu" ou "Nous étions deux", les spectres de couleur autour d'Adèle semblent se multiplier. Sur "Hypsoline" et son "Interlude", les notes défilent en procession de revenants, dans une jungle de bongos. Et je rebaptiserais bien le redoutable "Blues de Françoise" en "Blues d'Adèle" sur les pages hallucinantes de la séquence onirique à lire à la verticale. La montée en puissance du rythme cardiaque de "Saisis la corde" gravite le même crescendo qu'Adèle, dont le coeur bat le chaman.

 

hoodoo-4.jpg

 

J'ai eu la chance de croiser professionnellement le chemin de Léonie Bischoff, une fille formidable et méritante qui a passé les étapes de l'initiation à la création, comme son personnage. Je la crois capable de puiser son talent dans les mêmes cachettes organiques qu'Adèle. J'espère lire encore de nombreux ouvrages aussi éblouissants de sa part, sur lesquels, promis, je respecterai enfin ses recommandations musicales. En attendant que je trahisse mon pacte, jetez-vous sur ce splendide voyage en pays vaudou, et sur le feu-follet "Psycho Tropical Berlin". Culte !

 

 

Mélodie tortueuse, fantômes et cérémonies incantatoires... même le clip valide ce mariage : "La femme"... et quelques  bonus.

Palmiers-claviers avec "Amour dans le motu"

 

 

 

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 17:39

 

ghost-world-daniel-clowes.jpgSurfer-Rosa.png

 

Note de concordance : 8,5/10

 

En marge...

Les deux adolescentes bouffées par un ennui acnéique et le premier LP du groupe culte de Frank Black ont bien ceci en commun. Du caractère, de l'épaisseur, de la densité, du tempérament, du relief. Rien de banal, de surfait ou de lisse. L'envers du mainstream. Le contre-courant.

 

Il aurait pu sembler naturel de glisser du Air, du Beach House ou tout autre groupe planant de dream pop sur le quotidien en suspension des filles de "Ghost World", et de céder à l'influence facile des films de Sofia Coppola, mais cela aurait manqué de rugosité. Pas assez dans le sens du poilant, du fun que distille la BD de Daniel Clowes. Bien sûr il y a de la mélancolie dans cette amitié qu'on sent vite en danger, menacée par la routine grossière d'une ville américaine livrée à la chaîne par le taylorisme. Mais un humour sarcastique colle aux cases de ce roman graphique. Une humeur underground et des personnages qui - état même de l'adolescence - ne sont pas "casés". Entre glande, discussions creuses, jugements hâtifs, voyeurisme, les journées d'Enid et Rebecca tournent autour des réflexions décalées et savamment méchantes de leur petit duo hermétique.

 

ghost world

 

Passant de cafés en fast-food, les deux collégiennes du début des 90's observent les énergumènes autour d'elles, des freaks ou des losers qui passent sous la lumière verdâtre bichromique de leur cynisme. Rien ni personne ne trouve grâce à leurs yeux.

 

En 1988, les Pixies aspergeaient le monde du rock de leur son décharné, débraillé. Un rock de branleurs érudits. Rien ni personne ne devait trouver grâce à leurs yeux - à part sans doute le producteur visionnaire Steve Albini qui pour 1'500 malheureux dollars dégraissa les chansons de Black Francis (Frank Black) jusqu'à l'os. Au point de faire de "Surfer Rosa" cet album-phare (et n'oublions pas que les phares sont seuls, à l'écart... en marge) qui revisite et digère de manière unique le punk, le rockabilly, le garage, la surf music, la pop... Décomplexé, le groupe se fout des modes comme aucun autre, crée sa propre contre-culture. Derrière la rage des riffs de guitares expédiés à l'arrache en moins de deux minutes chrono, l'esprit tordu et rigolard transpire comme la bière dans un garage d'ado : les cris gutturaux du leader, les conversations de l'enregistrement insérées dans les compos, la production lo-fi fuyant les studios pour préférer l'acoustique glacée d'une salle de bains, les paroles absurdes, tout cela confère un détachement et un humour décalé au brûlot des Pixies. C'est ce qui différencie leur musique d'un simple groupe d'énervés, d'une énième formation punk qui a trop les boules.

 

pixies.jpg

 

Dès la première page de "Ghost World" - et c'est en ça que j'ai pressenti "Surfer Rosa" comme étant une excellente Bande Originale de Livre - Enid se moque des rockeuses-majorettes qui se croient avant-gardistes parce qu'elles ont écouté une fois Sonic Youth. Plus loin, Enid cherche un certain réconfort dans les disques des Ramones. On est bien là, entre punk et rock indé, ce monde musical parallèle que les médias ne relaient pas. Un monde fantôme qui coexiste avec notre univers concret.

 

La question du Monde Fantôme est posée. De quoi Daniel Clowes veut parler avec ce titre, qu'on retrouve sous forme de graffiti à chaque début d'épisode de sa BD (c'était initialement un comics paru en feuilleton) ? C'est d'abord l'adolescence, période transitoire où l'indéfini pousse par touffes troublantes, où les frontières mouvantes floutent les repères. La position spectatrice des deux amies qui observent leurs concitoyens dans les supermarkets ou derrière les vitrines des cafés en forme d'écran ciné, symbolise cet état de rétention, entre jugement radical et tentation tue de devenir actrice du monde. Le titre évoque aussi la marginalité, tous ces gens qui ne sont pas rentrés dans le moule ultra-libéraliste qu'on croise pendant le récit, presque invisibles. Le choix de couleur vert d'eau bien particulier choisi par l'auteur donne d'ailleurs un ton spectral à l'album. Enfin, on peut considérer que le vrai fantôme est Daniel Clowes lui-même, qui s'est insinué dans l'intimité de deux jeunes femmes pleines de paradoxes et de complexité, assistant aux conversations, aux pensées ou aux gestes les + privés, révélant une vérité d'une pureté rare.

 

Lire les petites remarques acerbes, les moqueries de ces filles attachantes mais elles-mêmes bourrées de défauts, qui passent au grill des Pixies secoue tout ce petit monde ! Dès les premiers rugissements mélodiques de "Bone machine", il était évident que les chansons déglinguées du groupe prendraient de l'ampleur face au dégoût complexe des collégiennes entre deux âges. Toutes batteries en avant (l'influence de Steve Albini, encore) les morceaux s'enchaînent et entraînent "Ghost World" sur un grand huit duquel on a démonté les temps morts. "Something against you" et son intro-picale fait grimper au palmier. "Vamos" rompt avec tout ce qui existe musicalement et invente le punk-jazz. "Gigantic" et sa magnifique ritournelle basse raconte l'expérience d'un voyeur et ne dénote pas avec l'histoire de la BD. Les cassures de rythmes, les couplets calmes dévastés par les refrains éjaculateurs précoces (qui régaleront Kurt Cobain, premier influencé par Pixies) se frottent parfaitement aux planches de Clowes qui maîtrise à merveille les points de vue dans des scènes de conversation à huis-clos qui pourraient s'avérer lassantes sans son talent inné pour la mise en scène et sa sincérité.

 

pixies-bar.jpg

 

Evidemment, le joyau de "Surfer Rosa", c'est "Where is my mind ? ", si habilement récupéré par l'ex-enfant terrible d'Hollywood David Fincher sur "Fight Club" pour son propre duo de marginaux. Les sirènes crépusculaires de cette chanson mythique s'adaptent tout aussi bien à ce chef d'oeuvre qu'aux mutations des deux collégiennes sans cibles, qui n'osent pas tomber amoureuses. Nostalgiques d'un autre avenir. Surtout cette chanson aux notes vénéneuses, propice aux conclusions intenses, tire des larmes douces-amères quand on découvre les deux inséparables pour la première fois chacune d'un côté de la vitrine du café, l'une étant passée de l'autre côté de l'écran. 

 

ghost-world-fin.jpg

 

Oui décidément, ces chansons et les deux amies un peu paumées auront zoné sur les mêmes trottoirs. Je n'ai pas vu l'adaptation cinématographique avec Thora Birch et Scarlett Johansson qui semble réussie. Malheureusement, pas de trace des Pixies sur la bande originale. C'est quoi ce bordel ?

 

http://www.youtube.com/watch?v=rq6AOc0ATnU

 

Pour moi, enfin, il y a ce goût particulier d'une époque, ce son brut que je ne peux qu'associer aux libertés des diplômes décrochés, à la mue des envies, au choix des universités, à cette angoisse au sucre enivrant de la jeunesse recyclée. J'écoutais en boucle la voix de la bassiste Kim Deal chez son groupe suivant, The Breeders, lorsque j'atteignais le même carrefour qu'Enid et Rebecca... ce qui m'a rapproché un peu + d'elles encore. Lecteur spectateur voyeur, comme un énième fantôme dans leur petit monde à elles.

 

 

Pour un début sur les chapeaux de roues, "Bone machine"

 

Pour un final émouvant, "Where is my mind ?"

 

 

 

 

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 10:29

brüno atar gullgil scott heron small talk

 

Note de concordance : 7/10

 

Toujours un peu complexe que d'attribuer une musique à un récit historique. Soit il convient de se diriger vers le genre classique, soit de se rabattre mollement sur la musique de film. Mais cela manque pleinement de panache. Et quand l'ambitieux scénariste Fabien Nury et le magicien du crayon Brüno ont décidé d'adapter en bande dessinée le sombre roman d'Eugène Sue, ils n'en ont pas manqué, alors au boulot !

J'ai relevé les manches et les souvenirs de ma vie de disquaire. J'ai alors entendu une voix prêcher l'acide parole depuis la rue : celle du regretté Gil Scott-Heron.

 

L'anachronisme entre l'évocation de l'esclavage et les revendications poétiques de Scott-Heron a brûlé dans les feux de plantations, beaucoup + vite que je ne l'imaginais. Car la destinée du "bois d'ébène" et les constats désolants du chanteur sur l'Amérique black de 1970 se font écho. Les choses ont changé... mais pas tant que ça. Comme le remarque Scott-Heron dans "Whitey on the Moon", les blancs viennent de marcher sur la Lune, mais ses frères foulent toujours les mêmes trottoirs sans soleil de Harlem.

Toujours la même Histoire.

 

gil scott heron tag

 

Avec cet album inaugural, "Small talk at 125th and Lenox", le poète a taggé les premiers traits du rap. A part trois titres soul enjolivés de piano, scandés plutôt que chantés, contestés plutôt que récités, ses morceaux en spoken-word saisis en live ont une opaque force de frappe. Ses rimes révoltées sont portées par des congas nus comme le blues. La percussion comme seuls habits, les chansons racées arrachent aux consciences les voiles sociaux, pointent du majeur les inégalités raciales. Humour noir percutant, textes intellectuels référencés, la révolution est dans le sang de chaque mot.

 

Les mots baignent dans le sang, chez Sue, et donc chez Nury.

"Atar Gull", ce sont des larmes de sang. De la mort injuste. De la haine, de celle qui conduit à la + violente des vengeances, celle qui patiente, celle qui pourrit. On suit donc le puissant prisonnier Atar Gull embarqué dans l'atroce trafic d'hommes au XIXème siècle.

La traversée, éprouvante, lorgne sur l'horreur sans concession, cogne et sent la charogne. Il faut dire que les découpages de Brüno, à la hache et à la sueur, sont d'une nervosité impétueuse. Une verve esthétique qui laisse les yeux sans voix. Comme le héros, on refuse de pleurer, mais le coeur y est.

 

atar gull pleurs

 

La seconde partie du livre montre la vie dans les plantations en Jamaïque, les journées âpres, le mépris insoutenable des négriers. Nury y broie les lieux communs comme les esclaves la canne à sucre. Alors vient le réveil monstrueux d'Atar Gull, implacable. Explosion de rage accumulée, acculée derrière le masque de servitude. Le dessin rond du dessinateur prend des coups de fouets. La virulente tragédie de l'esclave modèle embrase des cases évocatrices, habitées. Chaque pose, chaque regard, chaque drame est traité avec la même trempe. Une claque. Par case.  

 

atar gull prisonnier

 

Les rebondissements accrocheurs du livre, et surtout le calvaire des esclaves sont rythmés par les percussions tribales de "Small talk...". La splendide "The revolution will not be televised" appelle à la rébellion et se joue du temps qui sépare ces deux oeuvres - même si Atar Gull place la vengeance au-dessus de la liberté. On concasse le politiquement correct d'un côté et de l'autre du temps.

A l'angle du jazz, du blues et du rap, on entend à travers le débit slamé de Gil Scott-Heron un coeur nègre, tous les sanglots d'un peuple, toutes ses sangles. Comme Atar Gull, il ravale ses larmes. Presque toutes.

 

 

Talk about the revolution :

http://www.youtube.com/watch?v=X6OASOH_66A

 

Talk about the soul :

http://www.youtube.com/watch?v=z_Nq8BNT4CY

 

 

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:39

Bourbon Street coverarmstrong duke

 

Note de concordance : 9/10

 

Quel meilleur guide pour La Nouvelle-Orléans que Louis Armstrong ? Philippe Charlot n'a pas trouvé et l'a donc choisi comme narrateur de son histoire.

Si le premier tome de "Bourbon Street" propose en téléchargement gratuit quelques jolis titres jazz, j'avais envie d'apposer une musique légendaire sur ces rues intemporelles, dans lesquelles je venais justement de m'oublier.

 

Enregistrée en deux jours magiques d'avril 1961, cette rencontre au sommet entre les deux plus grands jazzmen de l'époque (aussi improbable que si aujourd'hui Jay-Z et Kanye West avaient un projet ensemble, pour vous donner une idée !) a accouché de ce "Great summit" à l'élégance parfaite. Le mot "classe" a, d'après mes calculs, été inventé pendant cette session qui respire l'harmonie et la camaraderie.

 

Satchmo (de l'expression "such a mouth !") s'est tout naturellement glissé dans les compositions du Duke, donnant vie aux morceaux avec sa trompette, ou son timbre chaud comme les soirées de Louisiane. En toute humilité, le piano d'Ellington donne un peu de structure décomplexée à des partitions qui invitent une clarinette et un trombone espiègles à jouer avec eux (en fait il s'agit de l'orchestre d'Armstrong). Le swing jaillit, de partout. Inondation. On écope perpétuité.

Même les histoires d'amour contrariées scintillent sous une cool nostalgie. La trompette d'Armstrong sur "Mood indigo" pleure et rit à la fois...

 

Ce titre teinté de blues doit feuler dans la tête de Cornélius, l'un des héros de "Bourbon Street", même si ce trompettiste aux rides + profondes que les bayous est surtout traumatisé par "Angel eyes". Amour perdue, souvenirs coupables indélébiles, Cornélius traine sa misère d'une pompe à essence paumée jusqu'au parc Louis Armstrong de New-Orleans. Il est l'ultime pièce cornée d'un quatuor au projet fou : surfer sur la mode du Buena Vista Social Club et faire une tournée qui se rit de l'arthrite, qui se gosse de l'arthrose.

Mais Cornélius, en vieil alligator, préfère rester sous ses eaux noires...

 

BOURBON STREET 1 page               Bourbon street 2eme page

 

Evoluant dans des cases épicées sépia, à travers un verre de rhum ou par le prisme de l'éternel, les personnages sont l'âme de New-Orleans. Le quartier du Vieux-Carré est ici sublimé. Des dessins d'Alexis Chabert (et des couleurs mordorées de Sébastien Bouet) surgit de la musique, comme celle qui déborde des clubs de jazz le long de Bourbon Street.

Il est intéressant de comparer les dessins de Guarnido sur "Blacksad 4" (chroniqué sur B.O.L.), eux aussi influencés par les bouges de la Nouvelle-Orléans. Mais reprenons à l'angle, sur "Bourbon Street".

Points de vue détonants, compositions de pages étourdissantes, c'est du cinéma, en + intelligent ! La matière est épaisse, cuivrée, et le trait ambré juste assez tremblé pour évoquer les vapeurs alcooliques et les façades surannées du quartier français. Les cases scatent, les saccades de Louis Armstrong en vue.

 

Les impros de ce dernier sur "The great summit" ricochent joyeusement sur les paginations variées de Chabert ; un chat qui sauterait de fenêtres en fenêtres. La spontanéité est le coeur de ce disque ; l'improvisation est le noyau du jazz. Une maîtrise si pure de l'instrument que le musicien peut se consacrer au seul rythme et ouvrir les vannes de l'émotion. En cela aussi, les deux oeuvres se rejoignent. La première édition de "Bourbon Street" propose un cahier graphique préparatoire passionnant qui montre comment l'artiste se libère une fois son art en main.

Le disque comme le livre racontent l'alchimie qui fait flamber les jazzmen - on perçoit aussi la cohésion entre les auteurs de la BD, eux même musiciens - ceux qui mettent de l'âme au jam. Qui donnent des ailes aux notes. Qui donnent du rêve, même aux vieux messieurs.

 

 

Deux petits extraits, presque au hasard. Difficile de départager...

http://www.youtube.com/watch?v=Q-f4-IeNQ3c

 

http://www.youtube.com/watch?v=djv09UNjjSY

 

 

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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 07:12

ToXicradiohead

 

Note de concordance : 7.5/10

 

Mode d'emploi :

 

Partie 1

 

a) A l'orée de la sieste, ouvrir les pages de "ToXic" et laissez le parfum enivrant des cases embrouiller les fils de votre tête. Les images vous embobinent, arachnéennes. Laissez-faire ; laissez-reposer.

 

b) Tombez de cases en cases en cascade. Kafka rampe sous les planches somptueuses de ce récit labyrinthique. Abandonnez-vous aux dessins qui se font écho, à cette rivière omniprésente qui trimballe un tas de déchets toxiques et mentaux, aux scènes qui s'emmêlent dans un grand baiser lynchien.

 

c) Soyez déroutés.

 

d) N'ayez pas peur, ce cauchemar n'effraie pas. Charles Burns titille les sens, c'est tout. Si ce personnage perdu croise des larves peu ragoutantes, accrochez-vous à l'idée qu'il s'agit d'une version moins figée de Tintin, un Tintin perdant son innocence d'un chapitre à l'autre. Un aventurier de l'onirisme qui explore ses malaises pour mieux leur échapper ?

 

 Toxic1         Toxic2

 

e) Savourez ces mondes parallèles qui se perpendiculent, les visions obsédantes de Doug à différentes périodes de sa vie dont il ne se rappelle que le présent. Ses pérégrinations répétitives intriguent... Comme un disque rayé dont le diamant trouverait de nouveaux sillons sous le vinyle.

 

f) Faites-vous à l'idée que le monde s'effrite. Qu'il faut faire avec. Que c'est quand même notre monde et qu'il faut l'aimer malgré tout. Tout ici est pourrissant, mais la moisissure c'est de la vie. Comme ces œufs-champignons-fœtus protéinés que mange Doug. Ce récit circulaire aspire à sentir la spirale d'un monde qui change.

 

 g) Armez-vous de patience, une bonne artillerie, car Burns bouscule le temps mais ne se précipite pas. La suite de "ToXic" viendra. Mais on ne sait quand et on ne sait quels chemins l'auteur prendra... La science-fiction, l'innocence perdue et l'adolescence - thème cher à Charles Burns si merveilleusement transcendé dans "Black Hole" - l'hommage à un autre auteur qu'Hergé, une réflexion sur la mémoire et le temps, la rationalisation, un conte de fée... ? Tant d'ouvertures qui peuvent donner sur n'importe quoi, comme la fissure dans la chambre de Doug...

 

 

Partie 2

 

a) Au crépuscule de l'éveil, plantez les graines de "The King of limbs" dans vos oreilles. Les sons, fantasmorganiques, vont s'enraciner dans votre cerveau. Ne rajoutez pas d'engrais, Radiohead, en surstock, en met toujours une bonne dose naturelle. 

 

b) Le train se met en route avec "Bloom" - rythmique locomotive... Les rails se croisent et s'entrecroisent, les lignes musicales se superposent, en canon. La voix de Thom Yorke se fait écho. La vie précède la naissance, la mort donne vie, le temps n'a plus de sens, n'est plus qu'un espace, un océan que Radiohead noie (oui, ils en sont capables : après les Chuck Norris Facts, les Radiohead Facts).

 

c) Soyez déroutés.

 

d) N'ayez pas peur, ce disque n'est pas si hermétique. Les Radiohead sont des aventuriers, il faudra toujours les suivre dans des explorations. Les paysages vierges et les sensations nouvelles se greffent violemment aux terres connues - il faut bien avancer, ne pas se figer. On se familiarise aux rêves communs des cinq d'Oxford, en suivant les branchages touffus de leurs compositions.

 

e) Comme un disque neuf dont le diamant creuserait de nouveaux sillons au fur et à mesure. Les audaces électro de Thom Yorke et sa bande se dévoilent par couches, fascinantes métamorphoses... Glissez-vous dans l'interstice des notes obsessionnelles de "The King of Limbs", et remontez des feuilles à la racine, ces mélodies aqueuses.

 

f) Faites-vous à l'idée que le monde s'écroule. Ou qu'il mute. Une peau de serpent que le groupe s'affaire à contempler, à imiter. Leur musique en constante révolution n'est rien de moins que celle du monde qui renaît, tremble, s'autodétruit, dans l'ordre que vous voulez.

 

g) Armez-vous de patience, toute une armada, car c'est au compte-goutte que Radiohead délivre ses chansons depuis quelques temps - la sève est précieuse. Un 45T d'inédits par-ci ("The Butcher/Supercollider"), un téléchargement par-là, un titre inédit en live au milieu : quel est leur projet, finalement, pour écarter de l'album une chanson aussi réussie que "Staircase" ?. La rumeur d'une deuxième partie à "The King of limbs" a bien du mal à s'éteindre...

 

http://www.youtube.com/watch?v=tFTLxkMmY4M

 

   

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 19:06

Love song 1The Coral

 

 

Note de concordance : 8/10

 

Et là forcément vous vous dîtes : "ce type est tordu !". Oui, je sais, on me propose une BD aux références musicales appuyées, où chaque tome a pour fil rouge un groupe de rock, aux chapitrages précisément dédiés à une chanson. Et au lieu de suivre le mode d'emploi de cette B.O.L., je vais nous chercher un autre groupe, The Coral. Mais c'est aussi ça le rock ! Ne pas suivre les balises et mettre son grain de poivre partout.

Faire son chieur.

 

Love song 1rubber-soul

 

love song 2aftermath

 

Or ici, il est bien question de rock. Et de britpop. Ah, et j'allais oublier, d'amour aussi. Surtout des histoires d'amour extras conjuguées au pluriel. Le sous-titre de cette série est d'ailleurs "la solitude de l'homme dans l'adultère". Nous avons donc quatre amis dingues de rock, qui ont chez eux + de vinyles que leur pote disquaire, qui refont le match McCartney/Lennon plutôt que l'OL/PSG, qui forment un groupe dont la principale date de concert tombe toujours le 21 juin, et qui répètent deux heures par semaine - autant leurs compos que leurs vieux débats. Mais ce sont leurs vieux ébats qui vont venir troubler l'harmonie de ce groupe. Chacun des membres a un rapport + ou moins avancé avec l'adultère. "Le cœur des hommes" en cuir noir.

 

Le premier tome, guidé par The Beatles, est léger comme du "Can't buy me love" - même si on avance doucement vers des jours + angoissés façon "A day in the life". Les Stones prennent le médiateur sur le deuxième et la noirceur s'incruste malgré les dessins toujours souples de Christopher. L'innocence est aussi perdue que Brian Jones. En menant le livre suivant à la baguette, on croyait The Kinks capables de ramener un peu de naïveté dans cette histoire, mais rien n'y fera. The Who se colleront au final une octave + glauque de ce polyptyque.

Vous croyiez quoi ? Ce ne sont pas les paroles d'ABBA qui résonnent ici ! Ici les histoires ont le goût amer d'un riff de Pete Townshend.

 

Le scénario superbement maîtrisé de Christopher méritait un chef d'œuvre, un modern-classic, comme Bande Originale.

 

Il n'y pas que les Fab Four à Liverpool, il y a aussi The Coral. Et ce groupe est précisément la synthèse de tout ce que la britpop a pu proposer de meilleur ces 50 dernières années. "Roots & echoes", leur cinquième album, est pour l'instant la pierre angulaire de leur œuvre. Un piège à mélodies, mises aux fers dans les morceaux up-tempo comme dans les ballades, dans les intros comme dans les phrases rythmiques. The Coral a capturé l'âme de "Rubber soul" et l'énergie d'"Aftermath". En parfaits alchimistes, ils en tirent ce nectar aux parfums 60's. Voilà pour les "roots". Les "echoes", c'est ce don du leader James Kelly à plier un tel héritage à son univers. C'est un des rares groupes pop actuels devenu comparant plutôt que comparé : "Last Shadow Puppets ? On dirait The Coral !"

 

Les prénoms de femmes parsèment le disque. Comme dans "Love song", elles sont les muses. "Jacqueline", ou surtout  "Rebecca you" et son chant au bord des larmes, accentuent les déchirements de ces trentenaires, les cordes sensibles en mode vibrato sixties. 

 

Sous le trait naïf de l'auteur, le contraste d'une histoire grave - les amitiés rongées de l'intérieur et les désillusions... La mélodie sereine de "Fireflies" scintille des mêmes paradoxes ; on y croise un garçon blessé qui fixe les lucioles dans la nuit, pour ne pas être vu en train de pleurer. Ce pourrait être Manu, Sam, Boulette ou Greg.

 

Sous la lune, on vit des scènes d'amour ou d'aveux qui se lovent dans "Music at night", morceau de clôture fantastique  aux cordes vespérales, obscures, puis nocturnes. L'Everesterday de The Coral.

 

Sous la pluie, un cimetière, récurrent : le crachin rageur d' "In the rain" pleut sur les images de ces hommes confrontés aux tentations de la vie. 

 

Sous plusieurs prismes, des scènes dont la perception se trouve bouleversée à chaque point de vue, à chaque révélation.

Quand les racines et les échos s'emmêlent...

 

 

love-song-3-bis.jpgThe Kinks 

 

love-song-4-bis.jpgthe-who-generation.jpg

 

 

Un clip dont l'esthétique semble puisée de "Love song" !

http://www.youtube.com/watch?v=FqlKZDZpmkI

 

Sur scène avec leur + grand fan, Noel Gallagher, pour "In the rain

http://www.youtube.com/watch?v=W4rTDdYBGFA

 

 

 

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