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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 17:39

 

ghost-world-daniel-clowes.jpgSurfer-Rosa.png

 

Note de concordance : 8,5/10

 

En marge...

Les deux adolescentes bouffées par un ennui acnéique et le premier LP du groupe culte de Frank Black ont bien ceci en commun. Du caractère, de l'épaisseur, de la densité, du tempérament, du relief. Rien de banal, de surfait ou de lisse. L'envers du mainstream. Le contre-courant.

 

Il aurait pu sembler naturel de glisser du Air, du Beach House ou tout autre groupe planant de dream pop sur le quotidien en suspension des filles de "Ghost World", et de céder à l'influence facile des films de Sofia Coppola, mais cela aurait manqué de rugosité. Pas assez dans le sens du poilant, du fun que distille la BD de Daniel Clowes. Bien sûr il y a de la mélancolie dans cette amitié qu'on sent vite en danger, menacée par la routine grossière d'une ville américaine livrée à la chaîne par le taylorisme. Mais un humour sarcastique colle aux cases de ce roman graphique. Une humeur underground et des personnages qui - état même de l'adolescence - ne sont pas "casés". Entre glande, discussions creuses, jugements hâtifs, voyeurisme, les journées d'Enid et Rebecca tournent autour des réflexions décalées et savamment méchantes de leur petit duo hermétique.

 

ghost world

 

Passant de cafés en fast-food, les deux collégiennes du début des 90's observent les énergumènes autour d'elles, des freaks ou des losers qui passent sous la lumière verdâtre bichromique de leur cynisme. Rien ni personne ne trouve grâce à leurs yeux.

 

En 1988, les Pixies aspergeaient le monde du rock de leur son décharné, débraillé. Un rock de branleurs érudits. Rien ni personne ne devait trouver grâce à leurs yeux - à part sans doute le producteur visionnaire Steve Albini qui pour 1'500 malheureux dollars dégraissa les chansons de Black Francis (Frank Black) jusqu'à l'os. Au point de faire de "Surfer Rosa" cet album-phare (et n'oublions pas que les phares sont seuls, à l'écart... en marge) qui revisite et digère de manière unique le punk, le rockabilly, le garage, la surf music, la pop... Décomplexé, le groupe se fout des modes comme aucun autre, crée sa propre contre-culture. Derrière la rage des riffs de guitares expédiés à l'arrache en moins de deux minutes chrono, l'esprit tordu et rigolard transpire comme la bière dans un garage d'ado : les cris gutturaux du leader, les conversations de l'enregistrement insérées dans les compos, la production lo-fi fuyant les studios pour préférer l'acoustique glacée d'une salle de bains, les paroles absurdes, tout cela confère un détachement et un humour décalé au brûlot des Pixies. C'est ce qui différencie leur musique d'un simple groupe d'énervés, d'une énième formation punk qui a trop les boules.

 

pixies.jpg

 

Dès la première page de "Ghost World" - et c'est en ça que j'ai pressenti "Surfer Rosa" comme étant une excellente Bande Originale de Livre - Enid se moque des rockeuses-majorettes qui se croient avant-gardistes parce qu'elles ont écouté une fois Sonic Youth. Plus loin, Enid cherche un certain réconfort dans les disques des Ramones. On est bien là, entre punk et rock indé, ce monde musical parallèle que les médias ne relaient pas. Un monde fantôme qui coexiste avec notre univers concret.

 

La question du Monde Fantôme est posée. De quoi Daniel Clowes veut parler avec ce titre, qu'on retrouve sous forme de graffiti à chaque début d'épisode de sa BD (c'était initialement un comics paru en feuilleton) ? C'est d'abord l'adolescence, période transitoire où l'indéfini pousse par touffes troublantes, où les frontières mouvantes floutent les repères. La position spectatrice des deux amies qui observent leurs concitoyens dans les supermarkets ou derrière les vitrines des cafés en forme d'écran ciné, symbolise cet état de rétention, entre jugement radical et tentation tue de devenir actrice du monde. Le titre évoque aussi la marginalité, tous ces gens qui ne sont pas rentrés dans le moule ultra-libéraliste qu'on croise pendant le récit, presque invisibles. Le choix de couleur vert d'eau bien particulier choisi par l'auteur donne d'ailleurs un ton spectral à l'album. Enfin, on peut considérer que le vrai fantôme est Daniel Clowes lui-même, qui s'est insinué dans l'intimité de deux jeunes femmes pleines de paradoxes et de complexité, assistant aux conversations, aux pensées ou aux gestes les + privés, révélant une vérité d'une pureté rare.

 

Lire les petites remarques acerbes, les moqueries de ces filles attachantes mais elles-mêmes bourrées de défauts, qui passent au grill des Pixies secoue tout ce petit monde ! Dès les premiers rugissements mélodiques de "Bone machine", il était évident que les chansons déglinguées du groupe prendraient de l'ampleur face au dégoût complexe des collégiennes entre deux âges. Toutes batteries en avant (l'influence de Steve Albini, encore) les morceaux s'enchaînent et entraînent "Ghost World" sur un grand huit duquel on a démonté les temps morts. "Something against you" et son intro-picale fait grimper au palmier. "Vamos" rompt avec tout ce qui existe musicalement et invente le punk-jazz. "Gigantic" et sa magnifique ritournelle basse raconte l'expérience d'un voyeur et ne dénote pas avec l'histoire de la BD. Les cassures de rythmes, les couplets calmes dévastés par les refrains éjaculateurs précoces (qui régaleront Kurt Cobain, premier influencé par Pixies) se frottent parfaitement aux planches de Clowes qui maîtrise à merveille les points de vue dans des scènes de conversation à huis-clos qui pourraient s'avérer lassantes sans son talent inné pour la mise en scène et sa sincérité.

 

pixies-bar.jpg

 

Evidemment, le joyau de "Surfer Rosa", c'est "Where is my mind ? ", si habilement récupéré par l'ex-enfant terrible d'Hollywood David Fincher sur "Fight Club" pour son propre duo de marginaux. Les sirènes crépusculaires de cette chanson mythique s'adaptent tout aussi bien à ce chef d'oeuvre qu'aux mutations des deux collégiennes sans cibles, qui n'osent pas tomber amoureuses. Nostalgiques d'un autre avenir. Surtout cette chanson aux notes vénéneuses, propice aux conclusions intenses, tire des larmes douces-amères quand on découvre les deux inséparables pour la première fois chacune d'un côté de la vitrine du café, l'une étant passée de l'autre côté de l'écran. 

 

ghost-world-fin.jpg

 

Oui décidément, ces chansons et les deux amies un peu paumées auront zoné sur les mêmes trottoirs. Je n'ai pas vu l'adaptation cinématographique avec Thora Birch et Scarlett Johansson qui semble réussie. Malheureusement, pas de trace des Pixies sur la bande originale. C'est quoi ce bordel ?

 

http://www.youtube.com/watch?v=rq6AOc0ATnU

 

Pour moi, enfin, il y a ce goût particulier d'une époque, ce son brut que je ne peux qu'associer aux libertés des diplômes décrochés, à la mue des envies, au choix des universités, à cette angoisse au sucre enivrant de la jeunesse recyclée. J'écoutais en boucle la voix de la bassiste Kim Deal chez son groupe suivant, The Breeders, lorsque j'atteignais le même carrefour qu'Enid et Rebecca... ce qui m'a rapproché un peu + d'elles encore. Lecteur spectateur voyeur, comme un énième fantôme dans leur petit monde à elles.

 

 

Pour un début sur les chapeaux de roues, "Bone machine"

 

Pour un final émouvant, "Where is my mind ?"

 

 

 

 

 

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Published by Felix Leiter - dans musique et BD
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commentaires

Felix Leiter 12/12/2014 21:34

Yes, their weird pursuit of happiness is an example !

computer help 10/12/2014 06:50

Ghost world would be one of the different books that would be really useful to a lot of females. The reason why I said that is because it is something that can be related to a lot of event that they go through.

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