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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 14:39
"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal / Fink "Distance and time"

Note de concordance : 7/10

 

J'ai bien failli me noyer. La couverture à laquelle je n'avais guère prêté attention aurait dû m'avertir. Et je me suis lancé non préparé dans cette expérience de Bande Originale de Livre sans même prendre mon souffle. Je n'ai jamais eu l'occasion de le reprendre.

 

Les rares indications que je possédais jalonnaient ma mémoire à coups de mots-clefs : surf, cœur, don d'organes. Je pressentais enfin que Maylis de Kerangal avait une profondeur, une aura de gravité et que je ne me lançais pas dans un livre feel good.

La musique de Fink étant arrivée 753'267ème au classement officiel du Dr Jolij des chansons qui rendent heureux, je savais déjà que je ne risquais pas d'étouffer des pouffements devant mes voisins de bus. Le squelette acoustique de "Distance and time" m'évoquait cependant le surf, l'introspection générale, une mélancolie spirituelle latente. Très vite, le livre a commencé, très vite, la musique l'a talonné.

 

Je n'ai jamais autant pris de déplaisir à aimer un livre. Je me suis senti pris en otage, bousculé, ligoté, torturé. Les ambiances aurorales de l'ouverture prennent en traître, les sensations autour du surf, la préparation, l'attente, l'entrée dans l'eau, la passion dévorante, le choix de la vague, la glisse, la glisse... De Kerangal décrit cela à merveille.

Quand le sujet s'aggrave, que la mort frappe, on réalise, trop tard, que les phrases d'une longueur improbable, boas littéraires sous les constrictions desquels on commence à suffoquer, ne nous libéreront plus. A se demander parfois si l'auteur ne cherchait pas à égaler Laurent Mauvignier et son "Ce que j'appelle l'oubli" écrit en une seule phrase.

 

On pourrait se sentir bercé par ce rythme imposé, mais c'est maintenant l'horreur qui nous est donnée à voir : la perte violente d'un enfant et toutes les émotions qui détruisent les proches, dans les premières heures, juste après l'annonce de la catastrophe. Rien ne nous sera donc épargné. C'est presque insoutenable. Faire une pause dans la lecture ? Impossible, les mots déboulent, flot ininterrompu. Les points de ponctuations sont des balises au milieu de l'océan qu'il nous faut bien lâcher pour chercher la suivante, dans des eaux qu'on espère moins noires, moins abyssales.

 

Ne vous fiez pas à son sourire : elle vous fera boire la tasse...

Ne vous fiez pas à son sourire : elle vous fera boire la tasse...

Simon Limbres, dont le corps en mort cérébrale va devenir l'enjeu de "Réparer les vivants", avait pour habitude de surfer non loin du Havre. Dans les eaux grises du nord. Faut-il y voir un de ces liens que le hasard aime à développer, Fin Greenall, alias Fink, est originaire des Cornouailles. A l'autre bout de ces courants glacés, je l'imagine embrumer sa folk nue face aux rouleaux de la même mer, sur un rivage aux couleurs de miroir.

 

Il y a du brouillard dans la musique de Fink. Fan de The Cure mais également influencé par le dub, Greenall donne à son blues des reflets hypnotisants. Les apports électroniques, d'une discrétion quasi abstraite, renforcent cet effet, et justifient sans doute sa signature chez le prestigieux label Ninja Tune.

"Distance and time" est à mi-chemin entre l'art du talk-over et la complainte. Les mélodies de la voix sont mornes ; une économie de notes qui n'a rien de pingre, juste que Fink met en exergue la tonalité juste. Les fioritures, il les jette aux vents mauvais. Ca aussi, c'est le blues.

 

"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal / Fink "Distance and time"
"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal / Fink "Distance and time"

Et puis il y a cette sensation d'écho, cette réverbération indéfinissable et pourtant omniprésente, fantomatique. Des harmoniques ou des arrangements de criques et de broc, allez savoir, qui nous font imaginer l'enregistrement de ce troisième disque sur une plage, au pied d'une falaise.

 

C'est aussi cette impression diffuse d'écho qui m'a laissé entendre que ce livre et ce disque avaient à voir l'un avec l'autre. L'intuition était bonne.

Dans le roman de Maylis de Kerangal, une fois le corps de Simon passé outre-vie, il doit être redistribué. Trouver ses échos. Véritable manifeste pour le don d'organe, le récit insiste sur l'étroit chemin psychologique, fil de délicatesse, que doivent emprunter les docteurs qui suggèrent le prélèvement du cœur de leur fils à des parents en miettes. Tout le corps de métier est d'ailleurs salué au long du roman ; le dévouement et la tension longent les mêmes couloirs blancs et se mêlent aux odeurs d'hôpital.

Avec l'espoir de cette femme qui attend une greffe de cœur depuis des années, ce seront les seules respirations de ce texte à la densité hors du commun.

 

Si le style de Kerangal peut paraître maniéré et étouffant, il trouve, ici, avec ce sujet, une justification. Outre son originalité, et bien que souvent pénible, il rentre en cohérence avec le traitement du roman.

Dans une première dimension, on l'a déjà vu + haut, il y a la claustrophobie émotionnelle qui est astucieusement relayée par ces phrases mouvantes, interminables.

Dans une seconde dimension, le phrasé en tiroir de l'auteure dessine une forme récurrente de "Réparer les vivants", une figure esthétique concave que l'on croise tout au long de l'histoire : celle d'un flux qui se tend, s'étire, se creuse, s'enroule, relie, et se reproduit à l'infini. En gros, c'est l'image de la vague qui, telle une onde, connecte les éléments entre eux. C'est la vie qui se perpétue. L'écume des cœurs. Comme les cellules du sang se renouvellent, les héritages indissolubles de la vie passent de corps en corps, d'un humain à l'autre, destinées distillées. La forme et la lame de fond du récit coïncident pour évoquer ces liens invisibles, la transmission de la vie, les échos de l'existence.

 

Oui j'en reviens à ces échos qui chez Fink aussi donnent du liant au son. Comme une réfraction du roman, les chansons de l'anglais engendrent des fluides autarciques aux contours flous.

"Under the same stars" constate justement un des titres qui appuie si bien l'intensité du livre... La totalité de l'album peut consteller le livre de sa matière. Une fatigue poisseuse, une lumière naissante. Paradoxale cohabitation que seuls savent dessiner les grands songwriters. Le ressac bluesy de "This is the thing" est sans doute le point d'orgue - le peak - de cette Bande Originale de Livre.

Et "So many roads" démontre la force d'évocation de Fin Greenall, qui avec concision en dit presque autant que de Kerangal en trois couplets et autant de refrains. Oui c'est un peu méchant de ma part. Petite vengeance...

 

Ravi quoi qu'il en soit, suite à cette lecture en musique, d'avoir aperçu ce lieu où la distance et le temps s'interpénètrent et fusionnent.

 

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Published by Felix Leiter - dans musique et littérature
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