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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 16:39

 

la jouissancebiolay vengeance

 

Note de concordance : 7,5/10

 

 

J'ai mis Florian Zeller et Benjamin Biolay dans le même lit. Le plumard, emblématique, est le lieu où commence "La jouissance" et où bien des chansons du ténébreux caladois trouvent refuge. C'est de surcroit sur l'intimité d'un matelas molletonné que j'ai croisé ces deux oeuvres, dans d'amères correspondances.

 

La Bande Originale de ce "roman européen" ne devait pas vraiment jouer de rôle atmosphérique. Il m'est vite apparu évident que ce court roman n'alambiquerait pas l'intrigue et ancrerait ses réflexions sur des anecdotes historiques - passionnantes, de fait. Alors pour des raisons de thèmes de prédilection, de modernité commune, et de rimes, "Vengeance" et "La jouissance" ont cohabité.

 

Nicolas et Pauline aussi. Que du bonheur. Cependant on passe rapidement sur ces mois-là, l'amour dure vingt-quatre mois, encore moins que chez Beigbeder (qui avait lui aussi été musicalement accompagné par Benjamin Biolay !) - mais notre monde descend le précipice de + en + vite, n'est-ce pas ? Place à la crise.

Nicolas est donc au lit avec sa copine. Ils concubinent joyeusement. Mais voilà qu'une troisième tête surgit des draps : le visage du fantasme, le visage de Sofia, la copine hédoniste de Pauline, une rugissante Polonaise. Tout n'est qu'illusion, pourtant la brèche du doute s'est ouverte en Nicolas. Est-il prêt à définitivement renoncer au reste des femmes, donc au reste du monde ?

florian zellerSi ce livre est sous-titré "Un roman européen", ce n'est pas un prétexte capricieux du talentueux Zeller. Le parcours de ce jeune couple est judicieusement mis en parallèle avec le destin de l'Europe. La réunification, la langue, l'hymne, les tensions, le pardon, le rôle dans l'histoire, etc, tous ces thèmes se dédoublent. Les références culturelles et historiques, pertinentes ou drôles, sont les élégants ponts suspendus qui fondent la structure du roman et assurent l'aller-retour entre la petite histoire de fesses et la grande qui s'affaisse. L'Europe voit certains de ses membres à quelques encablures de la rupture et du naufrage. De même, le petit quotidien bourgeois-bohème du scénariste parisien en galère et de sa partenaire plus stable, d'origine allemande, finit par vaciller.

 

Les histoires d'amour finissent mal en commandant Biolay. A croire que le chanteur à la réputation de tombeur a collectionné les blessures sentimentales. Dans son herbier, trahisons, doutes, malentendus, abandon, rancune, cornes, solitude, déchéance. Avec son sixième album studio (en omettant injustement l'album de remixes, le projet "Home" et les bandes originales de film) BB ouvre sensiblement son éventail, enrichit sa matière. Les frontières de son univers clair-amer sont tombées pour accueillir une ribambelle de belles rencontres. L'union fait la force de ce disque de libre-échange, entre l'auteur-compositeur le + génial de France et ses six invités : une moitié des anglais Libertines, c'est-à-dire Carl Barât (avec qui il vient de monter sur scène pour la comédie musicale "Pop'pea"), la germano-danoise Gesa Hansen, le pertinent Orelsan, la nouvellement célibataire Vanessa revenue de son paradis bahamien, l'enchanteresse australienne Julia Stone et l'espiègle Oxmo bien d'chez nous.

 

Une communauté au service de l'inspiration de Biolay dont le souffle ouvre "Vengeance" aux quatre vents. La variété, un terme recouvert de moisissure, de notes molles et d'arrangements galvaudés, retrouve ici son sens premier, celui que l'assourdie chanson française contente d'elle-même lui a fait perdre, celui de la diversité et de l'audace, de l'innovation et du défrichement, du plaisir et du partage. Oui, Benjamin Biolay venge nos oreilles insultées en dépliant les cartes des genres musicaux.

 

biolay aime mon amour

 

L'obsession du son de basse New Order déjà reconnue sur "La Superbe" prend toute son ampleur dans les lancées new-wave de "Marlène déconne" et "L'insigne honneur" qu'on croirait co-écrites avec un Robert Smith ayant fondé The Cure il y aurait seulement cinq ans. Eclatant, éclaté, l'album bondit sans complexe de la pop au hip-hop : "Belle époque" en explore les rues les + jazz, celles où l'on chope le groove des échoppes de Puccino. Les complaintes solitaires, les arrangements aux p'tits violons, les ballades mélancoliques sont toujours présentes ; c'est l'empreinte sur le passeport de Mr Biolay. Mignon et léger, le duo "Profite" avec Vanessa Paradis (première collaboration avant la réalisation de son futur album, quelque 23 ans après Serge Gainsbourg) appartient à cette catégorie et renvoie des échos hauts-les-choeurs-perchés de "Trash yéyé".

 

"Profite"... Ce pourrait être l'hymne de Sofia, la Polonaise, aussi perturbatrice que ses compatriotes plombiers ! A travers le trentenaire Nicolas, Florian Zeller s'interroge justement sur la notion de "jouissance", sur une génération d'individus qui ont soif de profiter de la vie, dont le terrain de jeu ne serait qu'un vaste lit. En contrepoint vient le "sacrifice", concept démodé. Comme Nicolas le décrit dans cet excellent passage, il considère comme le philosophe roumain Cioran que l'événement le + important de la deuxième partie du XXème siècle est... le rétrécissement des trottoirs ! Autrement dit un événement qui nous touche directement - nous empêchant de flâner - plutôt qu'un attentat qui tue 3000 personnes que nous ne connaissons pas. Cynisme ou lucidité ? Egoïsme ou réalisme ? Zeller répondra qu'une solitude insupportable est la conséquence d'une vie vouée à sa seule personne, sans renoncement ("Personne dans mon lit", illustrera magnifiquement BB). Après tout, la jouissance n'est-elle pas une petite mort ?

 

Gros morceau de "Vengeance", "Ne regrette rien" monte l'assoc' avec Orelsan qui vient finalement scander de son flow dépité un texte rageur sur l'oubli des premières extases, sur l'évaporation des sentiments, le vide qu'on génère, le passage des astres au désastre. Epitaphe de la passion. Ce sont rigoureusement les mêmes remous qui tourmentent Nicolas, puis Pauline. Pauline qui vient de marquer sa journée d'une croix bleue... test positif.

L'arrivée d'un enfant semblait cimenter les couples au XXème siècle. Aujourd'hui un bébé serait plutôt la bombe à neutrons qui fait imploser le couple (digression, là on pense à un morceau + ancien de Biolay : "Brandt rhapsodie").

 

On aimerait laisser les parenthèses acoustiques "Trésor trésor" et surtout la fragile et sublimement ciselée "Confettis" souligner les quelques moments de bonheur des personnages, mais leurs doutes et leur culpabilité prennent bien leurs sources dans les eaux agitées dont Benjamin Biolay est le gardien. Le chanteur et le romancier fouillent les mêmes émotions et comportements, mais Biolay choisit la voie poétique quand Zeller explore de façon chirurgicale le cerveau de ses personnages. 

Nicolas hésite. On ne nous a pas appris à résister à la tentation, seulement à céder aux promesses publicitaires, depuis le berceau (Zeller ne va pas jusque-là, mais devrait !). Comment alors renoncer à Sofia, Ana, Victoria ? Comment ne pas voir la concrétisation immédiate de nos envies primaires comme ce qu'il y a de + salutaire ? Peut-on mettre de côté le Plaisir alors que cette notion-reine de notre époque nous rit à la face à longueur de journée ? Et notre civilisation y résistera-t-elle... ?

 

La réponse est peut-être dans cet album qui prend le plaisir dans la réunion, le partage et l'échange (qui a dit l'échangisme !?!?), mais rien n'est moins sûr. "Vengeance", aborde la même vision, les mêmes thèmes, les mêmes désillusions et les mêmes questionnements que ces trentenaires qui cherchent à trouver leur place ailleurs que dans la seule jouissance. En cela le cinquième roman léger mais intelligent de l'écrivain est superbement escorté.

Si émotionnellement le disque de Benjamin Biolay est peut-être la première petite redescente suite à une continue montée en puissance orgasmique des précédents albums, il demeure un feu d'artifice exceptionnel à la production en Technicolor haute-couture.

 

biolay préécoute

 

De ce culotté patchwork, il m'était impossible de ne pas retenir "La fin de la fin" - déchirante chanson aux accents 70's et northern soul où Biolay se fait crooner, un résistant à la poursuite de son amour-propre - pour terminer la très juste démonstration romancée de "La jouissance". Dans ce refrain à l'orchestre nostalgique, un homme retrouve sa place dans son histoire... dernier écho à Zeller, qui lui conclut que nous sommes hors-l'Histoire, ce qui rend si complexe notre appréhension du monde, ce qui nous rend si creux. Avec "La fin de la fin" en générique final, tout se reconnecte, le plaisir à tout crin, le plaisir à tout craindre.

 

Le sujet préféré de BB : l'amour...

Aime mon amour

 

L'enregistrement avec Orelsan en studio :

BB#5

 

 

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Published by Felix Leiter - dans musique et littérature
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commentaires

free crm software 10/10/2014 14:34

It is a very rare sight to see. Most of you would not have anything to do with all those. I am pretty sure that you would be impressive eon reading these. And mind you this is not way related to the story of Benjamin button from the movie.

Felix Leiter 13/10/2014 16:31

Thank you for reading these lines about "pleasure versus sacrifice". Maybe the base of all the stories...

mademoisellechristelle 21/04/2013 14:32

J'ai adoré la lecture de ce roman et l'associer à Biolay est un très bon choix (je dirais même évident). En tous cas, j'adore le concept de ton blog et je reviendrais avec plaisir y faire un tour !

Felix Leiter 22/04/2013 08:35



Le fait que tu trouves cette association évidente, c'est le parfait compliment pour moi. Merci ! Et bienvenue sur B.O.L. !!!


J'aime énormément le ton qui caractérise mademoisellechristelle.over-blog.com , ainsi que tes choix de lectures, on se recroisera donc inévitablement... :-)



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