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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 09:39
"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

Note de concordance : 8/10

 

Âmes sans sable, s'abstenir. Je parle là du sable romantique des plages, celui que les amoureux font glisser dans leurs mains entremêlées, qui emporte avec lui des effluves de coco et les nuances rouges d'un coucher de soleil sur l'océan. Si le cynisme ou le pragmatisme vous caractérisent, si le terme "fleur bleue" ne vous évoque que le logo des mouchoirs Lotus, je crains que cette expérience de Bande Originale de Livre vous laisse de marbre.

Richard Matheson a pris tout le monde à revers en écrivant en 1975 "Bid time return", discutablement traduit "Le jeune homme, la mort et le temps", une histoire d'amour à l'antithèse des géniales nouvelles d'épouvante et de science-fiction qu'il avait plutôt l'habitude de proposer jusque-là.

"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

 

C'est le récit d'un jeune homme condamné par la maladie qui s'offre une dernière virée en solitaire, se confie aux courbes du hasard et atterrit dans un majestueux hôtel au bord de l'océan. Au fond d'un salon, Richard Collier (un prénom qui n'est pas anodin, on le verra juste après) va vivre une sorte de syndrome de Stendhal face au portrait d'une comédienne de théâtre disparue, Elise McKenna, ayant eu son heure de gloire au siècle précédent. Le coup de foudre est aussi incongru que violent, si bien que le jeune homme va tout tenter pour la rejoindre, quitte à se jouer des lois temporelles. Si les décennies les séparent, l'espace - ce palace de San Diego - les rapproche. Aux rivages de la folie, Richard va rassembler toutes les études possibles sur l'autohypnose et soulever les voiles du temps.

 

Peut-être la crédibilité de ces scènes vient-elle du fait que Richard Matheson est réellement tombé sous le charme d'une image d'actrice, et a précisément élaboré le livre dans cet hôtel à fleur d'eau. Son roman s'inspire du destin de Maude Adams, qui se serait isolée sans explication au cœur de sa vie.

Et en effet, son portrait donne le vertige...

Maude Adams (1953-1872)

Maude Adams (1953-1872)

 

 

J'ai eu un peu de mal à trouver le disque à offrir à cette lecture guidée, comme Richard Collier au préalable, par le hasard. Après un essai folk vite balayé car inadapté (sorry Neil, je te trouverai bien un rôle un jour), et une branchouillerie peu convaincante (sorry Sylvan Esso ; bon, ne jamais dire jamais...), "Controlling crowds part IV" d'Archive a modestement versé ses plages synthétiques sur les mots de Matheson. Puis les accords de piano sont arrivés, puis les violons, et j'en ai vite conclu qu'on y était. Ce disque avait les trouvailles sonores electros qui célébraient l'aspect fantastique du livre, mais toujours au service des chansons, des mélodies, des instruments classiques.

 

Archive est un groupe britannique mouvant, à la façon du temps dans le roman de Matheson. Si Darius Keeler et Danny Griffiths constituent une base à la formation, autour d'eux ont gravité bien des membres, bien des chanteuses, bien des chanteurs. Du trip-hop au rock psychédélique en passant par le rap, ce groupe instable explore les genres, au point de se perdre un peu parfois ; c'est le risque.

Avec "Part IV", qu'on pourrait vicieusement réduire à un petit résidu de studio, le miracle se (re)produit. Suite de l'ampoulé, grandiloquent et disloqué "Controlling crowds" (Parts I-III), cet album enregistré pendant la même session retrouve de manière inespérée un équilibre, remet le focus sur l'essentiel : la qualité des chansons.

Suscitée par une rupture amoureuse douloureuse, la tristesse des compositions embrasse et magnifie des titres comme "Remove", "Lunar Bender", "To the end" - on pourrait quasiment tous les citer. La déchirante histoire d'amour de Richard et Elise ouvre une dimension de + en venant se lover dans la chamade d'Archive.

 

N'allez pas croire que le roman de Matheson ne vit que d'amour et d'eau fraîche ! Le suspense et le mystère sont omniprésents : on se demande si les étapes de Collier dans l'autohypnose vont fonctionner, on craint qu'une simple pièce d'1 cent de 1975 oubliée dans sa poche ne trahisse le dépouillement nécessaire à contrecarrer les plans du temps ("The feeling of losing everything" trouve idéalement sa place dans cette thématique).

Car Richard Collier n'aura pour seule DeLorean que la volonté. Pas de machine à remonter le temps ici. Toute technologie doit au contraire disparaître (en outre chez Archive elle est asservie, esclave des mélodies).

 

Naturellement, un autre enjeu naît de ce voyage par la force de la pensée et de la passion : l'éventualité que ce périple ne soit que mental. Rien ne nous prouve que toute cette histoire n'est pas le délire d'un homme happé par les champs de la mort. Matheson est un maître de la littérature, un conteur génial. C'est avec grande habilité qu'il narre les aventures de l'amoureux transi, rapportées par son frère sceptique qui a rassemblé le dictaphone de Richard ainsi que son journal intime. On passe donc d'un style haché, télégraphique, aigri, à des phrases de + en + longues et complexes au fur et à mesure que l'amour et l'époque victorienne qu'il vise le gagnent. L'auteur souligne ainsi intrinsèquement les métamorphoses émotionnelles de Richard et pose en même temps, avec ce point de vue subjectif, les doutes qui sous-tendent l'histoire.

 

"Le jeune homme, la mort et le temps" est un chef d'oeuvre narratif et fictionnel. Il est presque inouï qu'une musique sublime encore les scènes imaginées par Matheson. Pourtant - et c'est bien l'intérêt d'une Bande Originale de Livre - les chansons d'Archive amènent le récit toujours + loin. Les effets sonores, les longs échos introspectifs qui écument des chansons tiennent un rôle précieux. On les imagine très bien dans les oreilles de Collier en train de traverser les couches du temps.

 

 

Le final de "Pictures" échoue sur une côte où les vagues se décomposent dans un fracas numérique inquiétant. L'émouvante rencontre sur la plage d'Elise et Richard est un modèle de romantisme, et l'est d'autant plus qu'elle est chargée des mêmes remous tragiques que la chanson. Comme si la présence de Richard avait autant de chances que ses traces de pas face à la marée...

"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

Même s'il me semble dispensable, je signale qu'un film a été tiré du roman en 1980, scénarisé par Richard Matheson en personne, avec Superman et Solitaire dans les rôles principaux, "Quelque part dans le temps". La musique est signée John Barry, et ça c'est pas dégueu non plus.

 

"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​
"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

 

Cependant je préfère la cohérence du spleen floydien d'Archive traversant les frontières poreuses des genres comme Collier les époques. Un livre et un disque fonctionnant comme les deux parties d'un sablier dont le flux remonte.

Live à Ouï FM

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Published by Felix Leiter - dans musique et littérature
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