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31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 14:39
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"

 

Note de concordance : 8,5/10

 

J'ai peut-être raté le coche...

Initialement l'album de Katerine "Les créatures" est paru avec un disque bonus, "L'homme à trois mains", qui commence par cette phrase "Non, je ne suis pas schizophrénique". En effet, cette deuxième galette pourrait être considérée comme un demi-frère très différent du principal. N'avait-on pas là l'occasion rêvée de comparer ce double album à la fratrie éclatée imaginée par Houellebecq ? Mais voilà, je me suis uniquement concentré sur "Les créatures", passant sans doute à côté d'une note de concordance de 11/10 au moins.

 

Faites pas cette tronche, je vous vois en pleine déconvenue ; cette B.O.L. fonctionne quand même très bien ! Les ambiances fin-de-siècle verdâtres sont même si proches que je me suis tout le long demandé si le roman de 1998 n'avait pas très directement influencé le disque de 1999.

 

"Les particules élémentaires" suit le parcours de deux demi-frères délaissés par une mère démissionnaire. L'un, Michel, se réfugie dans la recherche scientifique au point d'étouffer in vitro toute relation sentimentale, l'autre, Bruno, devient prof et fantasme sur ses élèves et sur tout ce qui a le sein ferme en général. Ou moins ferme si besoin.

 

Michel va recroiser la superbe Annabelle, amoureuse de lui depuis le + jeune âge. Pas de quoi le détourner de ses éprouvettes ; l'encéphalogramme de ses émotions bande mou, il sent bien qu'il a une mission de la + haute importance à laquelle il donne priorité. Les chapitres scientifiques - certes assez ardus à passer - nous éclairent peu à peu sur les travaux menés par Michel.

Bruno a vécu sévices et humiliations à l'internat. Il éteint ses enfers sous des litres de sperme. A l'opposé de la froideur de son frère, Bruno n'a qu'une obsession : la jouissance. Chacun de ses choix vise à copuler, ou tout le moins à se masturber, si bien qu'il va rejoindre une sorte de camp hippie / new age où le sexe est pratiqué très librement. En bon loser, pas sûr que Bruno saura s'adapter à la situation... Ce qui conduira aux chapitres les + drôles du livre.

 

Le thème commun qui frappe en premier entre le roman de Houellebecq et le disque de Katerine est la misère sexuelle.

"J'ai vraiment envie de la baiser mais je le ferai pas parce que je suis un idiot". Difficile au premier abord de définir d'où sont tirés ces mots. "Les particules élémentaires" ou "Les créatures" ? C'est bien la poésie outta-post-contemporaine de Katerine dans "Américaine" mais les errances de ce type aigri auraient tout aussi bien pu être signées Houellebecq.

 

il en va ainsi de la majorité des chansons de cet album construit comme une descente avinée des grands boulevards,

Dans "Gare du Nord", un pauvre gars, la gueule de bois flotté, visualise son ex dans une partouze où l'or gît. Et le pathétique dragueur du célèbre "Je vous emmerde" dandine sa bibine à la façon d'un Bruno, se voulant funky mais s'avérant collant comme du whisky-coca sur le dancefloor.

 

 

 

 

On pourrait aussi s'amuser à mettre en parallèle les gueules de ces deux premiers de la classe qui semblent tout faire pour ressembler à des clochards moins célestes que célèbres, et se dire que la déchéance physique fait toujours partie, en filigrane, des lignes fortes de leurs œuvres.

"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"

Mais un autre point, bien + important, me fait ranger les deux œuvres sur une même étagère : les ruptures de rythmes. De chaque côté, on peut passer du + grand sérieux à une phrase choc en à peine un signe de ponctuation. Ces décrochages surprennent, dérangent. Comme un montage créateur de sens, les cassures poussent notre cerveau à stabiliser ces situations bancales, à reconstruire, à combler les vides. Les deux artistes ont un sens de l'ellipse saillant.

 

Pas étonnant : de quoi parle "Les particules élémentaires" si ce n'est de combler le vide ? Le vide émotionnel laissé par une mère qui n'a pas joué son rôle, et en écho à cela, le vide laissé par une religion que notre société a délaissée. Le roman ne fait que décrire cliniquement une époque, passer au scalpel un monde occidental qui a dépassé la foi chrétienne et les idéologies, et qui se cherche au bord du gouffre qu'il n'a encore aucune idée de comment remplir.

Katerine aborde régulièrement ce thème de la vacuité, de l'inutile, des égarements. L'énumération des choses qu'il n'a jamais vécues dans "J'ai 30 ans" ne parle que de ce désarroi.

 

Selon Houellebecq, la science pourrait trouver une solution à ce grand vide que la religion a laissé, le clonage puis la disparition de l'humain imparfait serait l'avenir de l'homme (à qui le livre est dédié). Revoyons la structure du disque de Katerine : il commence par "Jésus-Christ mon amour", beau comme un paradis perdu, en son cœur replonge vers les souvenirs d'enfance et de la mère avec le nostalgique et sublime "Au pays de mon premier amour", et se conclue sur le bruitiste "Boulevard de l'hôpital", une sorte d'IRM musical flippant ; à croire que Philippe Katerine est encore + pessimiste que l'auteur de "Soumission".

 

Accompagné de The Recyclers, Katerine a éclaté ses vignettes easy-listening pour explorer l'improvisation et un jazz contemporain fourre-tout foutraque passionnant par le nombre d'horizons qu'il ouvre. Le champ des possibles donne le vertige, les idées grouillent, le délire bouillonne et pourtant le disque est brut comme une table de campagne. Un drôle de machin désespilarant digne de Georges Perec qui bidouille les obsessions de Katerine, l'inutilité, la solitude, la poésie des petits riens, les médiocrités. Un miroir déformant de nos modèles en désuétude.

 

Michel et Bruno, les deux frères imaginés par Houellebecq ne sont rien d'autre que l'auteur lui-même, peut-être pris dans ses contradictions, et surtout à considérer comme un être ouvert en deux pour mieux en radiographier tout le contenu. L'auteur se met quasiment en scène, prenant à bras le corps sa thèse qui malaxe les dérives sociétales et familiales, les dangers de l'individualisme qui laisse l'homme à l'état de particule isolée, bouffée par le désir et le consumérisme. On peut trouver le point de vue réactionnaire ou pas, là n'est pas le sujet, la démonstration est foutrement habile et intéressante.

 

Dans ces croisements de trajectoires, toutes ces symétries contrariées, on notera qu'au final, Michel Houellebecq tend vers une évolution qui devra recoller les morceaux, là où Philippe Katerine préfère se disperser, tout démantibuler.

 

"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures""Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"

Leurs trajectoires se seront en tout cas merveilleusement croisées le temps de cette Bande Originale de Livre remuante. Et si l'on y regarde bien : humains en manque, frères complémentaires mais séparés... finalement avoir dissocié "Les créatures" de "L'homme à trois mains" est cohérent !

Tout rentre toujours dans l'ordre...

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Published by Felix Leiter - dans musique et littérature
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commentaires

Yan Martin 23/06/2016 20:33

Philippe Katerine parle de nous!
Et vous?
https://www.facebook.com/philippekaterine/

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