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14 août 2013 3 14 /08 /août /2013 16:20

 

Note de concordance : 8/10

 

Des fils d'immigrés italiens installés en France qui triturent leurs racines, réunis le temps d'une Bande Originale de Livre. Un hasard ? Pas tout à fait. "La commedia des ratés" envoyant son héros dans le sud de l'Italie, je cherchais avant tout un disque dans la langue de Mastroianni. Ainsi le (beau) souvenir en suspension de Fabio Viscogliosi me vint et je me procurai son deuxième album, "Fenomeno".

 

Un bon roman, c'est comme une recette de pâtes : la forme a toute son importance, il faut que la base soit bonne et il faut un équilibre savoureux entre les ingrédients. Grand auteur, Tonino Benacquista sait de quoi il parle concernant ces deux sujets.

"La commedia des ratés" de Tonino Benacquista / Fabio Viscogliosi "Fenomeno"

Ingrédients :

- Un anti-héros amer du nom d'Antonio

- Des racines italiennes

- Un ami d'enfance tout juste séché

- Des pieds de vignes de Sora fraîchement hérités

- Un vin bien dégueulasse, (pour pas dire du vinaigre, ça suffira)

- Des pissenlits, par la racine de préférence

- Une pincée de superstitions avec la bénédiction de Sant'Angello

- Des secrets bien macérés

- L'Eglise, découpée en lamelles

- Et pour consommer local, une mafia du terroir

 

Préparation :

Sortez Antonio de sa banlieue parisienne grisâtre et faites-le mariner dans sa terre natale où son vieil ami un peu collant lui a légué des terres viticoles avant de se faire liquider. Antonio ne voudrait pas lui aussi passer à la casserole, il sent bien que cette petite frappe de Dario avait un projet louche derrière les fagots en acquérant ces vignes. Mais il est naturellement attiré, absorbé par toute cette mélasse. Arrosez l'histoire de cette invendable piquette opaque, piquez la curiosité du lecteur qui se demandera où est la bonne affaire. Malaxez le héros qui va s'imprégner de sa propre Histoire, s'imbiber des secrets de Sora, reprendre sa couleur et son goût originaux. Laissez-le reposer dans la petite chapelle du village abandonnée sur ses terres et les explosions de saveurs vont remonter plus vite qu'il ne faut pour faire cul-sec. C'est alors que ses ennuis vont vraiment commencer, libérant tous les arômes d'un polar juteux, relevé et plein d'humour.

 

A cet alléchant menu il convenait d'ajouter une ambiance musicale de très bon goût. La langue charnelle de Fabio Viscogliosi, l'influence transalpine de ses compositions seraient idéales. Si cet artiste lyonnais (également dessinateur et écrivain) reprend du Lucio Battisti, le géant Nino Ferrer, et laisse s'insinuer quelques mélopées pop 70's de chanson italienne, sa musique n'en est pas moins à ranger parmi les bricoleurs indés aux contours anglo-saxons. Ses mélodies rêveuses, sur le fil détendu qui sépare légèreté et mélancolie, survolent les mêmes courants que Robert Wyatt ou les Beach Boys. Les harmonies escarpées du chanteur rappellent souvent celles du collectif Rome ("Cascade", "Jase" et ses violons doux comme un Moscato d'Asti), qu'on a croisé sur ce blog lors d'une association qui elle aussi fleurait bon l'arrabbiata. Lorsqu'il se fait crooner, voire rockeur, on pense a un Devendra Banhart romain qui partagerait le même culte pour Elvis.

L'épatante petite musique de chambre de Viscogliosi a quelque chose d'enfantin. A quoi cela est-il dû ? Aux sons d'orgues naïfs, au xylophone qui colore les notes en suspension, à cette enthousiasmante batterie de poche qui donne du pep's aux chansons, au format court de ces charmantes vignettes ? Sans doute toute cette panoplie combinée. Pour autant, cette musique ne se roule pas dans l'herbe et ne grimpe pas aux arbres ; elle sent le deux-pièces encombré, la cuisine et le formica.

 

Alors vous allez me dire, en quoi cette dernière description évoque "La commedia des ratés" ? En quoi ce disque entoure-t-il si bien les mots parfumés de Benacquista ? C'est justement ce point de vue français sur l'Italie de leurs parents qui scelle les deux oeuvres. Le coeur du roman parle de déracinement, d'un jeune homme qui subit son père, qui n'a ni but affirmé ni histoire, tant qu'il renie ses origines. La musique de Viscogliosi, c'est l'Italie dans une boule de verre, la nostalgie de l'enfance. Et la nostalgie est souvent + belle que les événements - une vie en réalité augmentée, douce comme un film de Frank Capra (un autre fils d'émigrés). Fabio Viscogliosi a perdu ses parents dans de dramatiques circonstances, lors de l'incendie du tunnel du Mont Blanc et je ne pense pas que le fait de chanter dans sa langue maternelle soit anodin. Ni qu'il compare son travail à celui d'un ouvrier en quête du geste parfait (une leçon paternelle). Ni qu'une chanson titrée "Nostalgia" vienne amuser l'album, entre sieste et excitation.

Fabio Viscogliosi devant ce qu'on dirait être la "rue la plus longue" d'Antonio.

Fabio Viscogliosi devant ce qu'on dirait être la "rue la plus longue" d'Antonio.

Les atmosphères de "Fenomeno", comme un soleil accroché dans les branches d'arbres, oscillent entre apaisement, mélancolie et fantasme. De quoi éclairer les états d'âme d'Antonio, ce jeune homme nulle part à sa place qui va trouver à Sora le moyen de devenir à la fois homme d'affaires et homme à abattre.

 

Concevant lui-même ses pochettes, Viscogliosi se représente sous les traits d'un âne, un animal attachant, une figure qu'on ne saurait classer parmi les idiots ou les petits malins. C'est exactement le genre de personnages qu'on croise dans le roman de Benacquista. Avec une plume chargée d'images (presque trop exotique dans les premières pages, comme si l'excitation de parler rital avait fait gicler précocement trop d'encre), des fulgurances stylistiques d'une justesse exemplaire (sa lettre ouverte aux banlieues, ses hymnes aux pâtes...) et un subtil tissage des branches du récit, il écrit un roman original parfaitement équilibré qui prend de petites routes inattendues dont chaque virage étonne, plein d'amour pour la terre de ses aïeuls.

"La commedia des ratés" de Tonino Benacquista / Fabio Viscogliosi "Fenomeno"
"La commedia des ratés" de Tonino Benacquista / Fabio Viscogliosi "Fenomeno"

Petite parenthèse : c'est peut-être ce lien si intime qui a manqué à Olivier Berlion, dessinateur qui a lui aussi grandi à Lyon, en adaptant "La commedia des ratés" en bande dessinée (à lire également avec "Fenomeno" !). Si l'album en deux tomes est extrêmement fidèle et réussi, il lui manque ce petit supplément d'amaretto. Ce Passé clandestin. Etre déraciné, ça se vit. Etre déraciné, c'est avoir un trou dans son destin. Les deux artistes dont les feuillages se touchent aujourd'hui semblent suivre cette même quête passionnante des pièces manquantes...

 

 

 

 

Ceux qui suivent B.O.L. et sont attentifs remarqueront que la magistrale reprise de Lucio Battisti "Il nostro caro Angelo" a déjà servi un autre livre, "Bar 2000" au sein d'une compilation. Ce doit être l'apanage des grandes chansons que de briller en toutes circonstances...

 

Et en bonus, une chouette vidéo dont la musique est composée par Fabio Viscogliosi, dans son + pur style épuré et planant : Cailloux

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Published by Felix Leiter - dans musique et polar
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commentaires

deparlà 06/12/2013 12:17

J'adore Tonino, ses livres, son style, son talent. Et ils sont rares en français ceux pour qui on lit tout.

Felix Leiter 06/12/2013 17:42

A bien y réfléchir... c'est pas faux ! Des français talentueux constants, systématiquement passionnants, je n'en vois pas tant que ça.

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