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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 09:39
"Nager sans se mouiller de Carlos Salem" / Antonio Carlos Jobim "Stone Flower"

Note de concordance : 7,5/10

 

Le livre : tout commence dans un ascenseur. Un tueur à gage monte les étages, descend un homme.

Le disque : tout commence comme de la musique d'ascenseur. Un pianiste descend ses gammes, monte en puissance.

 

Et puis c'est le changement de décor. Prenez un drink, installez-vous. En bord de mer si possible, sur le sable. Car c'est là que Carlos Salem vous amène et que Tom Jobim vous accueille. N'oubliez pas les glaçons et, "Nager sans se mouiller" dans une main, un cocktail dans l'autre, "Stone flower" dans les oreilles (comme j'écris cet article !), laissez-vous aller.

 

Se laisser aller, décrocher, c'est précisément ce que Juanito Pérez Pérez aimerait. Allez, au moins le temps de longues vacances. Car Juanito gagne sa vie en en prenant. Des vies. Beaucoup ; et il a besoin d'une pause. Derrière le masque fréquentable il est Numéro Trois, tueur efficace et loyal dans une opaque organisation criminelle sans visages.

 

Donc ce quadra divorcé s'est programmé un mois de répit pour emmener ses enfants à la mer. Seulement voilà, une mission de dernière minute lui tombe dessus, vue la proximité géographique de l'opération. Oh, un meurtrounet, juste une dernière petite élimination avant le repos, juste une. Sauf que Juanito ne sait pas qui il va devoir tuer, qu'il se retrouve dans le même camping que son ex-femme, et surtout, que c'est un camp nudiste ! Pas facile de cacher un flingue quand on est à poil.

 

Face à l'humour et aux percées poétiques de Salem, il faut bien toute la décontraction de Tom Jobim, ses volutes brésiliennes, ses notes égrainées aux vents de plages. Tout dans "Stone flower" n'est que subtilité, une source bossa, un bain easy-listening qui laisse une impression de total lâcher-prise ; c'est une promenade dandyesque le long de Copacabana.

 

"Nager sans se mouiller de Carlos Salem" / Antonio Carlos Jobim "Stone Flower"

La bossa-nova de Jobim a la couleur du tequila sunrise, avec des nuances crépusculaires, des guitares rythmiques en contre-jour, les derniers rayons du soleil en guise de clavier et des cuivres qui chahutent comme des glaçons dans un verre. Tout est en suspension et s'harmonise par miracle... Gracile musique de chambre - une chambre ouverte avec terrasse sur le Corcovado. Et si le piano électrique, groggy, peut avoir pris un coup de vieux, des maracas ou une flûte futile, fût-elle flottante, viennent l'escorter pour mieux traverser les époques.

 

Et au-delà de ces percus relax pointe une lueur de mélancolie, voire sur quelques segments, de mystère. Ces brefs passages + tendus comme l'intro de "Sabia" font merveille à la lecture des pages de suspense du roman.

Pas étonnant que tout cela fonctionne : certains titres de "Stone flower" étaient initialement destinés à devenir la musique d'un film, "The Adventurers". Il y a de la B.O. dans l'air !

 

Et quand le chant rare et mal assuré d'Antonio Carlo Jobim s'élève, il semble singer la voix de ce pauvre Pérez Pérez qui se dépatouille mal de cette intrigue et enquille trop de verres pour essayer de diluer l'embrouille.

 

Qu'il est bon et amoral de voir ce tueur attachant ramer, psychoter en réalisant que c'est peut-être son ex-femme qu'il va devoir abattre, en se demandant si son ami d'enfance se trouve dans ce camping par hasard, ainsi qu'un juge et un flic tenaces, en s'inquiétant de savoir si, tout nus qu'ils soient, les gens qui l'entourent ne se cacheraient pas derrière les apparences de la même organisation que lui pour l'éliminer, expliquant ce trop-plein de coïncidences. Surtout, surtout, il panique à l'idée que son anatomie ne trahisse son enthousiasme à mater Yolanda, la jolie animatrice.

 

Salem s'amuse avec les codes du polar (ou plutôt les a laissé crever dans l'ascenseur du début pour mieux s'en dévêtir) et joue avec les rebondissements qui donnent le tournis, entre pâtés de sable et des tas de cibles, dans un rapport nudité/fausse identité peu crédible mais trop jouissif pour qu'on s'en plaigne. Le réalisme n'intéresse pas Salem, son iconoclasme a bien assez d'épaisseur !

 

 

"Nager sans se mouiller de Carlos Salem" / Antonio Carlos Jobim "Stone Flower"

Comme Jobim, l'écrivain espagnol ne semble jamais se prendre au sérieux et suis le fil fantaisiste de la décontraction, jusqu'à faire intervenir l'auteur italien Andréa Camilleri dans son propre rôle (effet qu'il réitérera avec Paco Ignacio Taïbo dans "Je reste roi d'Espagne").

 

Les vagues d'humour n'effacent pas pour autant les réflexions philosophiques (sur la prise de risque, le poids du père, l'honnêteté, la morale, les relations familiales) et déposent même sur le texte une poésie décalée, comme une éphémère offrande d'écume. Une écume mousseuse, sucrée par la musique intemporelle de Tom Jobim qui habille d'un élégant rien le destin incertain du tueur repenti.

Une nouvelle belle union de B.O.L. à laquelle il ne me reste plus qu'à porter un toast... Salud !

 

 

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Published by Felix Leiter - dans musique et polar
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