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17 juin 2014 2 17 /06 /juin /2014 10:39
"Zulu" de Caryl Férey / Zone libre "Faites vibrer la chair"

Note de concordance : 9/10

 

Je n'allais pas faire ma mauvaise tête. Puisque Caryl Férey, rockeur dans l'âme, lançait une piste musicale à son livre, je n'allais pas me clasher avec lui - d'autant qu'un écrivain qui nomme un de ses romans "La jambe gauche de Joe Strummer" a forcément bon goût. En effet, en préambule de "Zulu" l'auteur français cite Zone libre ; une proposition de Bande Originale de Livre qu'il a l'habitude de livrer dans la plupart de ses ouvrages, à la manière d'un Maxime Chattam. Je préfère traditionnellement relever personnellement le défi de trouver le bon disque qui collera au bon livre, mais le choix de Férey me semblait trop pertinent pour le snober.

 

Même si sont mentionnés au cours du récit Radiohead et "To bring you my love" de PJ Harvey, il semble vite évident que le romancier a sué sur sa copie en écoutant les guitares grinçantes de "Faites vibrer la chair", puisant une noire inspiration des notes qui saturaient son air. Zone libre est un projet de Serge Tessot-Gay, poigne à gratter de Noir Désir qui emmène Cyril Bilbeaud et Marc Sens sur un no man's land free-rock en pleine (ef)fusion. Radical, instrumental, ce premier album du collectif - avant de visiter + tard d'autres zones où jaillit le rap - explore les terres en friche, ce qui grouille entre le chaos et le naissant.

"Zulu" de Caryl Férey / Zone libre "Faites vibrer la chair"
"Zulu" de Caryl Férey / Zone libre "Faites vibrer la chair"

Les distorsions de guitares et le refus des limites (la batterie n'encadre pas, elle ouvre des brèches ici et là), les sons qui vibrent et qui implosent génèrent les dissonances. Parfait tiraillement pour un monde sans règles, celui que décrit l'écrivain-voyageur Caryl Férey dans "Zulu" ; une Afrique du Sud rongée de l'intérieur, mal cicatrisée, bouffée par la misère, la maladie, l'injustice, la corruption, la drogue, la rancune, le crime... Extrêmement bien documenté mais jamais lourd ni ennuyeux, "Zulu" n'est pas qu'une simple enquête, c'est aussi la radiographie d'un pays meurtri, boursouflé, à vif. Juste comme Neuman, le chef de la police criminelle de Cape Town. Un Noir. Cette personnalité emblématique dont la famille a été massacrée pendant l'Apartheid a pardonné, tel un fils de Mandela, et est devenu le meilleur flic de la ville en parfait complément avec Epkeen, bras droit borderline, chien fou instinctif à la vie privée dissolue.

 

Face au meurtre atroce d'une Blanche de bonne famille qui aurait consommé une mystérieuse drogue envahissant les townships, la pression est mise sur les enquêteurs. Entre les gangs ultra-violents, les politiciens gangrénés, les bars qui puent la came, et la magie noire proférée par une danseuse ensorcelante, les héros avancent en terrain miné.

 

Non content de livrer une enquête alambiquée et passionnante entraînée par des personnages denses (le parcours de Neuman, l'homme nouveau, est d'une puissance bouleversante) Caryl Férey profite de cette virée en enfer pour faire un constat de ce qu'est l'Afrique du Sud aujourd'hui, traumatisée par celle d'hier, au-delà des beaux symboles et des grands discours. Voir la vérité en face donne la nausée.

"Zulu" de Caryl Férey / Zone libre "Faites vibrer la chair"

La plume de Férey est encrée de colère, une écriture qu'on sent bouillir à 100° de rage. Ses mots, indignés. Devant la plaie béante Cape Town, on le serait à moins. Il y a des livres coups de poing ; celui-là est un lance-flammes, une machine à carboniser l'espoir. Les chapitres sont coupés à la machette avec un superbe sens de l'ellipse, la violence surgit autant sur la forme que sur le fond, et vous n'êtes pas prêts d'oublier le barbecue de cette plage tranquille où trois amis flics suivent une piste anodine.

 

La friction entre ce polar couvert de suie et les fulgurances bruitistes en roue libre de Teyssot-Gay génère des vibrations/implosions inquiétantes, organiques et métalliques. Alors la musique devient matière, comme un bloc solide de l'histoire, qu'on tord, qui grince, qui se plaint. Frissons d'acier. Parfois vrombit une guitare slide, pour un western aux portes de l'enfer. Puis des éléments indus dérangés viennent se frotter à l'action, à l'horreur, comme les bruits d'un monde qui en écrase un autre sans pitié : l'état de cette Afrique... Notre système.

 

Cette expérience B.O.L. est comme une bobine de film qui tremble, déraille et dont la pellicule finit par s'enflammer. Vibrations trop fortes. Le livre parle des laissés pour compte, des stigmates, des agonies qu'une guerre civile dégurgite, même des années après, du choc entre les peuples et du séisme interminable qui suit. Le disque de Zone libre s'inspire des mêmes violences du monde. Et la cohabitation grippée qui unit ce grand polar et ce disque difficile fracture les mêmes terres malsaines, le pays de l'Art noir.

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Published by Felix Leiter - dans musique et polar
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