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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 08:39

 

Note de concordance moyenne : 7/10

 

Quatre mariages artistiques et un bon paquet d'enterrements.

Pour ce recueil de quatre nouvelles de Stephen King, j'ai choisi une ambiance musicale par récit. Aux limites du fantastique, au cœur du suspense, l'écrivain star qui a enfin reçu les honneurs qu'il mérite en se déplaçant pour la première fois en France pour promouvoir "Docteur Sleep" (on y reviendra sans doute un jour) tamise ses meilleures histoires pour en garder une poignée éclatante, digne des chefs-d'œuvre "Minuit 4" et "Différentes saisons", sous le nom "Nuit noire, étoiles mortes". Ou bien "Nuits mortes, étoile noire" ? "Nuits blanches, mer noire" ? Je mélangerai toujours les mots de ce titre délébile, mais je ne confondrai jamais les quatre histoires mémorables qu'il introduit.

 

 

"1922" / Jack White "Blunderbuss"

Note de concordance : 8/10

 

Une nouvelle qui sent le bétail, la terre, le fumier et le sang. En 1922, un agriculteur se confesse. Il est pris dans un étau, entre ses récoltes miséreuses et son odieuse épouse qui le tient par les bourses : il voudrait cultiver les meilleures terres dont elle est officiellement propriétaire, elle s'y refuse catégoriquement et préfère les vendre, le condamnant au harassement vain puis à un déménagement en ville - autant dire en enfer.

 

Dans l'impasse, Wilfred choisit la seule solution qui lui semble viable : faire disparaître sa femme et enterrer ses sarcasmes et son gros corps dans un puits. Et pour justifier de la condamnation du puits auprès du voisinage, il sacrifie une vache censée être tombée dedans par accident. Il couvre de terre les deux peaux de vache. Mais on sait bien que les cadavres encombrent + encore que la culpabilité...

 

Difficile à croire, mais on trouve des excuses et on éprouve de la compassion pour ce brave type à bout de nerfs, qui choisit en + d'impliquer son fils dans le meurtre cruel de sa mère, toute garce soit-elle ; c'est toute la force de la confession et de la voix de Stephen King qui donne une épaisseur, une fragilité et une dimension tragique à son narrateur. Une aura Steinbeckienne qui motive les raisons de la colère.

 

J'aurais pu écouter de la country, une bonne compilation de Hank Williams, pour accompagner la lecture de cette nouvelle qui brasse la chaux et les terres poussiéreuses de l'Amérique profonde. Mais il était intéressant d'intégrer un artiste qui a digéré non seulement la country, mais aussi le blues et le rockabilly pour en régurgiter son rock ardent, dépouillé à l'essentiel. Un essentiel grouillant d'histoire. Intemporel.

"Nuit noire, étoiles mortes" de Stephen King / J. White, J. Stone, Garbage, B. Springsteen

Beaucoup attendaient de l'ex-White Stripes réfugié à Nashville un album radical, révolutionnaire, déchaîné. C'était oublier que White aime les chansons et le travail bien fait qui façonne les disques traversant les temps.

 

S'il peut paraître déceptif au premier abord, "Blunderbuss" se révèle rapidement un compagnon de route évident. La chaleur des orgues, les great balls of piano, les riffs toujours aussi tranchants, les guitares folles striant des compositions rythm'n'blues + complexes qu'elles ne paraissent, et cette production magique qui réussit l'exploit de projeter les sons dans une déflagration de crasse et de cristal, impriment le tympan comme un burin en diamant grave la matrice d'une galette vinyle.

 

Que ce soit le petit théâtre du King avec son décor de ferme écrasée par les saisons, le drame implacable qui se joue, la réalité qui se dérègle tandis que les rats semblent narguer Wilfred, la tournure road-movie/Bonnie & Clyde que prend "1922", tout ce récit poignant qui va de mal en pis de vache (lisez, vous frissonnerez comme moi sur cette page !) tracte avec lui les fulgurances blues-rock-soul de Jack White. Un fumet d'authenticité et de fatalité embaume ces deux œuvres. Le goût de l'Amérique.

 

"Grand Chauffeur" / Julia Stone "By the horns"

Note de concordance : 7/10

 

Seule une chanteuse sensible pouvait soutenir cette nouvelle éprouvante. Pas de fantôme ici, ni de zombie ; juste un monstre tout ce qu'il y a de plus banal.

On suit le parcours de Tess, une écrivaine en lecture/dédicace dans le Massachusetts. A la fin de son intervention, la bibliothécaire qui l'avait conviée lui suggère un raccourci pour rentrer chez elle. Pressée de retrouver son chat, elle emprunte cette route, crève un pneu, et se fait aider par une armoire à glace locale qui lui change sa roue. Sympa le gaillard. Jusqu'à ce qu'il assomme Tess pour profiter d'elle.

L'auteur pourrait se contenter du fondu au noir pour suggérer le viol, mais affronte l'épreuve. Sans doute pas évident à traduire de la part d'un homme. Au moins King ne s'est-il pas défilé.

 

Quand le géant en a terminé de son ignominie, il semble avoir l'habitude d'en finir définitivement avec ses victimes. Comme l'héroïne, on cesse de respirer et on attend de savoir comment elle va échapper au massacre... puis comment elle va supporter psychologiquement cette agression sexuelle.

 

Julia Stone en compagnie d'un géant nettement + agréable que Grand Chauffeur

Julia Stone en compagnie d'un géant nettement + agréable que Grand Chauffeur

Toute la douceur des chansons de Julia Stone (sans son frère Angus, ici c'est une histoire de filles) sera nécessaire à apaiser le calvaire de Tess. Compositions en clair-obscur, toute la tendresse des arrangements ne camoufle pas pour autant la tension, le dépit qui motive ces morceaux pop mélancoliques. L'australienne semble chanter pour réconforter Tess tout en entretenant sa rancoeur, celle qui la conduira à peser le pour et le contre de la vengeance. Surtout le pour.

 

"By the horns" est le deuxième album solo de Julia Stone, un disque sans faute et cohérent auquel participe le batteur de The National, y moissonnant des strates riches en sons. Il parle des relations complexes, parfois tordues entre hommes et femmes ce qui offre un contrepoint bien euphémiste à "Grand Chauffeur". Irradiant le crépuscule, la voix lumineuse de Julia épouse l'intimité blessée de Tess et, bien que frêle, aura toujours pour moi l'intensité de la renaissance.

"Extension claire" / Garbage "Control"

Note de concordance : 6/10

 

Parfois Stephen King doit tomber en rupture d'encre et se résoudre à faire une nouvelle de moins de cent vingt pages. "Extension Claire" et ses quarante pages est donc tombée dans cette phase, bien que le récit traverse, lui, les années.

Moi-même sur la réserve de mon stock d'inspiration, j'ai tâtonné le hasard pour trouver quelle chanson (il n'était pas question d'un album entier ici) deviendrait la B.O.L. de cette aventure. Pourtant, quand on écoute les paroles de "Control", je salue ma chance. Car il y est question de ne pas avoir envie de mourir, de perdre le contrôle, et le héros condamné de King le perd bel et bien.

 

Pactisant avec un marchand... "d'extensions", Streeter, dont la chimio ne donne pas les résultats escomptés si ce ne sont les intolérables vomissements, obtient une rallonge. Une rallonge de vie. Se délestant de son malheur, Streeter voit son cancer se résorber miraculeusement et sa vie rebondir. Evidemment, à la manière de Dorian Gray, quelqu'un d'autre va pâtir du deal faustien. Reste à voir qui va jouer le rôle du portrait...

 

Cynique, noir, acerbe, bizarrement drôle et malheureusement très lucide sur les tréfonds de la nature humaine, cette nouvelle fait du bien là où ça fait mal, comme une carie sur laquelle on appuie pour jouer les variations de la douleur. Odieusement jouissif !

 

Avec ce cinquième album du retour aux sources, "Not your kind of people", n'a pas la magie du premier album mais se perd moins dans les bêtises cambrées sur le r'n'b pop sucré. + de guitares grunge, + de nostalgie, + d'accroches mélodiques. Et "Control" contient tout cela, de même que cet habillage moderne technologique qui, avec la voix sexy de Shirley Manson, demeure une marque de fabrique du groupe anglais. Il y a encore assez de rage, de panache et d'ironie en elle pour chanter le destin fantastique de Streeter.

 

Le sifflet de train de la chanson, top départ d'un déversement rock en fusion, évoque cette zone en marge, terrain vague entre rocades et voies ferrées (une Twilight Zone), dans laquelle le magasin d'extensions vous attend pour faire des marchés encore + dérangeants que dans "Bazaar". Mais qu'auriez-vous fait à la place de Streeter ?

 

"Bon ménage" / Bruce Springsteen "Working in a dream"

Note de concordance : 7/10

 

Il fallait bien qu'un jour j'arrête de faire ma mauvaise tête et que je fasse plaisir à l'auteur en lui collant une B.O.L. à ses goûts. Le romancier a toujours clamé qu'il était fan de Bruce Springsteen, et il était temps de faire jammer ensemble le King et le Boss.

 

Et puis The Boss, c'est la voix de l'Amérique, ce héros rassurant qu'on entend à la radio quand on tourne le bouton. Le quotidien des yankees. On est bien. On a la routine heureuse.

Comme Darcy, la cinquantaine à l'aise, le ménage R.A.S., qui craque encore devant son mari modèle épousé il y a + de vingt-cinq ans. Lui, l'américain moyen, a toujours privilégié leur vie de famille avec deux enfants, travailleur, bricoleur, un peu timide... le physique et la gentillesse ordinaires. D'autant + dérangeant pour Darcy de soudainement avoir un doute. Un terrible doute : une découverte l'amène à se demander si Bob ne pourrait pas être le + ignoble des tueurs en série jamais capturé. Les soupçons étouffent le lecteur autant que Darcy. On veut savoir s'il est possible que ce petit bonhomme dégarni soit un monstre ou non, savoir comment cette femme attachante peut se sortir de cette histoire.

 

Le seizième album de Springsteen offre donc ce tapis de normalité au récit de King et rend d'autant + crédible le cauchemar de l'héroïne. Ce  n'est pas "Nebraska", on n'est pas époustouflé à chaque morceau, mais il se déroule avec soin et ses orchestrations ont la noblesse des grands.

 

Le gendre idéal de l'Amérique devenu, meilleur pote, mari ou amant rêvé de l'Amérique

Le gendre idéal de l'Amérique devenu, meilleur pote, mari ou amant rêvé de l'Amérique

Et puis il y a ce bijou qui ouvre l'album, "Outlaw Pete", long récit springsteenien de huit minutes sur le destin d'un hors-la-loi mythique, puissant et mélancolique, la parfaite tornade pour tourner dans le cerveau orageux de Darcy.

 

L'adaptation cinématographique de "Bon ménage" vient d'être montée, avec Joan Allen (bon choix). Je rêve d'y entendre Springsteen à la radio...

Le point commun de ces quatre nouvelles, si ce n'est la noirceur, c'est la profondeur que King donne à ses portraits, des personnages, fouillés, trifouillés et triturés par les séismes macabres qui fissurent le quotidien sans prévenir. Les cadavres ont bien du mal à disparaître, concrets, réels. Les musiques choisies ont volontairement une dimension pop standard, s'insérant d'autant mieux dans un cadre banal, le petit monde noir à peine parallèle du King.

"Nuit noire, étoiles mortes" de Stephen King / J. White, J. Stone, Garbage, B. Springsteen

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Published by Felix Leiter - dans musique et littérature
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