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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 10:39

 

Note de concordance : 7/10

 

Rencontre hautement improbable entre un homme d'affaires et une dame pipi. Un nouveau défi pour dégoter la Bande Originale de Livre qui viendra ambiancer ce quasi huis clos dans les toilettes.

Les WC étaient ouverts de l'intérieur...

 

Pour commencer, il s'agit d'un roman (très) (très) (très) court - rajoutez le nombre de parenthèses nécessaires selon que vous lisez régulièrement Amélie Nothomb ou les pavés de Stephen King, ou remplacez le tout par le terme "nouvelle" si vous venez de lire les 1200 pages du "Naissance" de Yann Moix. Difficile en tout cas d'y associer un disque qu'on n'aura peut-être pas le temps d'écouter en entier. Une seule chanson fera donc office de B.O.L. et suffira à couvrir la toute petite centaine de pages de ce récit.

 

"Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus" est une fable d'Eric-Emmanuel Schmitt qui se rattache à son Cycle de l'invisible s'intéressant aux portées des divers courants spirituels sur le quotidien. Une série sans doute insufflée par une fameuse expérience métaphysique vécue par l'auteur en plein Sahara, lui faisant se répéter que "tout est justifié". Après l'Islam ("Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran") ou encore le bouddhisme ("Milarepa"), ce sixième opus aborde la sagesse de Confucius. Et c'est Madame Ming qui la distille depuis les toilettes d'un grand hôtel chinois.

Le narrateur est un affairiste européen qui a pour habitude de jouer avec les nerfs de ses partenaires en quittant régulièrement la table des négociations. Pendant que les signataires cogitent, il se réfugie à chaque fois aux toilettes, et en profite pour discuter avec la petite dame. Rapidement, il se demande si la dame pipi lui fait prendre des vessies pour des néons : elle aurait dix enfants ! Quand on connaît la politique chinoise restrictive en ce qui concerne la natalité, on en déduit que Madame Ming est soit folle, soit mythomane, soit une hors-la-loi récidiviste à la chance insolente. La décathlonienne de l'accouchement va donc raconter en détail les caractéristiques bien particulières de ses dix progénitures afin de convaincre son interlocuteur. Au fil des récits, elle cite Confucius et transmet ses pensées.

 

L'action est presque entièrement située dans les toilettes pour hommes, comme dans une bulle. La chanson unique, en boucle, formule très bien cet espace confiné, cette répétition des conciliabules ; comme on se replonge à chaque fois dans le même univers.

"Atoll Moao" de Goldlix est un single qui apparaît seulement sur une compilation de 2000 "Modal soul classics" : il s'agissait d'une sélection du regretté producteur japonais d'abstract hip-hop Nujabes. "Atoll Moao" est donc un morceau qui l'inspirait... et c'est à peu près tout ce qu'on en sait ! Un parfum de mystère plane autour de ce titre et de son compositeur. Tout ce qu'on trouve sur Goldlix, c'est que c'est le pseudo d'un producteur londonien, Dom Goldberg. Casier artistique quasiment vierge. C'est tout ce qu'on a au dossier ! A l'oreille, il semblerait être un disciple de Bonobo à la soul moins inspirée, mais à part ça... On se concentrera donc naturellement sur la seule chanson.

 

Je cherchais un morceau aux consonances asiatiques, et si au final "Atoll moao" vogue sans doute plutôt sur les eaux polynésiennes, son exotisme zen convient parfaitement. On étend le lounge. Quelques grammes de percussions, electro dans le vent, nappes de synthé-théré, échos-sphères éoliennes, vibraphone sans fil, toutes les notes semblent ici planer. Au ralenti. Et sur ce lent trampoline où les sons s'abandonnent, une voix nasillarde venue d'ailleurs répète quelques mots mystérieux. Une voix de femme qui a vécu.

 

Instantanément, j'ai eu la sensation d'entendre Madame Ming proférer ses petites leçons de vie. L'aspect légèrement suranné de ce trip-hop spatial, il faut bien l'admettre, présente un petit côté lisse digne des musiques d'ascenseur. Mais c'est aussi ce qui est intéressant : cet air aurait tout à fait sa place dans les murs de marbre d'un hôtel de luxe, diffusé par commodité, glissant d'une vasque de porcelaine à l'autre.

+ que jamais la chanson s'intègre au récit, semble en faire physiquement partie. Musique de fond des personnages.

 

Ce lieu particulier, les vatères, n'est évidemment pas fortuit. Premièrement c'est un endroit où chacun se retrouve à égalité, au même niveau. Ensuite, c'est un lieu tout ce qu'il y a de non-sacré, surprenant pour y philosopher, transmettre les idées. Voilà une perspective toute chinoise : en effet, on détruit sans complexe les marques de l'histoire, en Chine. Le patrimoine, les architectures du passé, même les temples peuvent être facilement détruits, tant que c'est dans le but de construire du neuf par-dessus, d'aller de l'avant. Quel intérêt a une ruine historique si personne n'y apprend rien ? Contrairement à l'Europe, on n'attend pas des lieux qu'ils témoignent ; la transmission passe par l'humain, par les autres, par la parole, flotte comme les mélodies de cette B.O.L. Peu importe le contexte, sacré ou pas. 

On peut faire un parallèle avec le style épuré d'Eric-Emmanuel Schmitt auquel il tient. Ce ne sont pas les descriptions, le détail, les images qui l'intéressent - son écriture est un contenant que le lecteur remplira avec sa propre imagination - mais les idées, les pensées.

 

                                

 

 

Les entretiens entre Madame Ming et le narrateur évoquent cette passation d'idéologie par la tradition orale dont Confucius, l'un des premiers éducateurs du royaume, fût le maître. L'ancêtre des réseaux sociaux en somme, les haters en moins.

Mais alors quelles valeurs EES fait-il passer à travers ces distrayants dialogues ? L'aspect fondamental de l'éducation, comme le défendait le philosophe chinois ? Pas forcément. L'éthique de l'Homme qui en faisant le bien crée une vague d'harmonie autour de lui ? En filigrane, oui.

Cependant, ce qui intéresse par-dessus tout l'auteur, c'est de réfléchir sur l'intérêt de la Vérité. Quelles sont les limites du vrai et du faux ? Quelles sont les vertus de l'illusion ? Cette dernière est-elle vraiment inférieure à la vérité ? Une phrase du livre résume bien cela : "La vérité, c'est juste le mensonge qui nous plaît le plus".

Toujours tourné vers l'harmonie entre les Hommes, on comprend que pour Confucius la Vérité n'a lieu d'être que si elle se montre utile à autrui. Il semble en être de même pour Madame Ming. Alors, a-t-elle eu dix enfants, dix petits prodiges aux destins spectaculaires ? A-t-elle fabulé ? Vous voulez vraiment connaître la vérité ?

 

Le livre coule tout seul et évite la frustration, alors faites-vous plaisir et allez pêcher la réponse. Ce n'est pas un chef-d'oeuvre, loin de là, ni un condensé d'émotions, mais il évite les lourdeurs que ce genre de récits jonglant dangereusement avec la philosophie peuvent drainer à coup d'aphorismes pesants. Schmitt en profite pour faire un hymne à la fantaisie face à la vérité banale, souvent si décevante.

 

Dans la chanson de Goldlix les paroles n'ont plus d'importance, les mots sont dépassés par un sentiment général d'apaisement. C'est tout l'enjeu de la pensée confuciusienne : arriver à l'harmonie en faisant le bien autour de soi. Une sérénité se dégage du roman, exactement celle qui émane d' "Atoll moao", comme une onde positive qui relie les coeurs. 

 

 

En bonus, le seul autre titre répertorié de Goldlix, "Crowded spaces" :

 

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Published by Felix Leiter - dans musique et littérature
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commentaires

MademoiselleChristelle 11/10/2013 18:33

Je suis une grande fan d'EES devant l'Eternel ! Ce qui me plait surtout chez lui c'est qu'il "vulgarise" en quelque sorte la philosophie afin de la rendre accessible à tous. Pour ma part, je viens de terminer "Lorsque j'étais une oeuvre d'art" ;-)

Felix Leiter 19/10/2013 21:12

Ok, merci pour ces bon tuyaux ! ;-) Je dois dire que "La femme au miroir" m'attire depuis un petit moment, alors il va falloir que je trouve du temps pour tout ça...

MademoiselleChristelle 18/10/2013 19:51

Oh non, malheureux ! Ne commence pas par celui-ci : c'est celui que j'ai le moins aimé ! Mon préféré reste "la femme au miroir", mais il est très féminin (bien qu'écrit par un homme). Je te conseillerais plutôt "l'Evangile selon Pilate"

Felix Leiter 11/10/2013 18:52

Je reconnais humblement que c'était mon premier pas dans l'univers EES. Je m'attendais à adorer ou détester... et au final j'ai bien aimé, sans +.
Mais en y regardant de + près et en travaillant cette chronique, j'ai réalisé que c'était effectivement très bien foutu ! Donc pas de raison que je ne me colle pas à "Lorsque j'étais une œuvre d'art" un de ces jours... :-)

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