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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 09:39
Trilogie Calhoun de William G. Tapply / Grant-Lee Phillips "The Narrows"

Note de concordance : 7/10

 

Tout coule de source...

Que l'on parle de l'écriture de Tapply, des compositions de Grant-Lee Phillips, ou encore de la confluence de ces deux œuvres, tout glisse naturellement.

Ici pas de frime, pas de posture, pas de calcul. Que du plaisir. William G. Tapply était un passionné de pêche à la mouche, au point de signer plusieurs essais sur le sujet et surtout de systématiquement imaginer ses héros mordus de ce même hobby. Avant d'écrire les aventures de Stoney Calhoun, c'est sur une bonne vingtaine d'énigmes qu'il a mené l'avocat Brady Coyne,  pêcheur invétéré (une série non traduite, à un titre près).

 

Les prétentions de Calhoun doivent s'assimiler à quelque chose près à celles de son créateur : avoir une vie paisible et partager sa passion. Au cœur du Maine, il refait sa vie en tant que guide de pêche. Sa vie précédente ? Il n'en a pas de souvenir. Calhoun est amnésique. Cependant, des indices lui indiquent que son passé doit avoir quelque chose à voir avec la police, l'autorité, les services secrets ou autre joyeuseté dont il ne veut pas. Une cabane près de la rivière, un chien, quelques amis... les seules complications que Calhoun tolère sont les débuts d'une jolie histoire d'amour. Pour le reste, il ne demande qu'à se fondre dans le décor.

 

William G. Tapply

William G. Tapply

Son passé, lui, Grant-Lee Phillips, s'en souvient très bien : leader du groupe Grant-Lee Buffalo (et avant cela des moins marquants Shiva Burlesque), il a plié le monde à son rythme avec le tube international "Fuzzy", de la folk aux racines chamaniques amérindiennes. Quatre albums splendides précéderont une carrière solo plus discrète, plus indépendante ; je ne serais même pas étonné, tant cela me rappelle Stoney Calhoun, que le gars s'accorde aussi quelques virées de pêche à la mouche !

Trilogie Calhoun de William G. Tapply / Grant-Lee Phillips "The Narrows"

Grant-Lee Phillips a toujours chanté les éléments, ses chansons sentent la poussière, la terre mouillée, l'humus ou le sable rouge. Il a des origines Cherokee et est captivé par l'énergie de la terre, des ancêtres, par les histoires qui traversent les générations. Dans son huitième album solo, "The Narrows", le songwriter explore les fins fonds de l'Amérique, de son Amérique. Les récits du temps et de sa propre lignée. Il confronte le passé et le présent, l'appartenance à une terre et la soif de liberté, d'aventure. Voilà des thèmes qui traversent naturellement notre trilogie...

 

Le besoin de trouver la paix intérieure, magnifié par une poésie touchante, est sans doute le sujet phare de "The Narrows". Les guitares sont au diapason : elles filent, gracieuses, touchées par les vents de l'Arkansas, ceux qui font de Nashville le carrefour du blues. L'album a été enregistré dans le studio de Dan Auerbach (The Black Keys), terrain de jeu serein, entre matériel ancien et sophistiqué. L'avenir, écho des hiers.

 

Grant-Lee a déménagé de Californie pour l'Arkansas afin d'y retrouver les traces de sa famille. Cette quête très personnelle perle de chacun des morceaux, mélancoliques, contemplatifs, parfois un peu "ricains" (à écouter dans une grosse Mustang, mais sans pour autant quitter les back roads). Les émotions sont toujours associées à des lieux. Dans cette topographie des sentiments, la pluie du Tennessee lave les larmes, des ruisseaux débordent les souvenirs, la fougue de la jeunesse dévale les routes secondaires...

 

Le formidable avantage de retranscrire les expériences de Bandes Originales de Livres, c'est qu'en creusant un peu on met à jour les liens pressentis entre les œuvres, comme des fondations sous les pinceaux de l'archéologue. J'ignorais donc jusqu'à ce jour que "The Narrows" était un segment de rivière agité, "Mocassin Creek" un ruisseau et n'avais même pas remarqué que l'un des titres de l'album s'appelait "Just another river town".

D'omniprésents flots qui nous entraînent évidemment chez Tapply. Sa Nouvelle-Angleterre semble irriguée de toutes parts par des bras de mers ou des replis de rivières que Stoney Calhoun connaît comme sa pêche.

 

Dans sa première aventure "Dérive sanglante", le héros va retrouver un ami noyé dans d'étranges circonstances, lors d'une virée. Cela va réveiller en lui des réflexes insoupçonnés. La culpabilité de s'être laissé remplacer par son jeune collègue décédé n'explique pas entièrement sa volonté d'enquêter : Calhoun a un savoir-faire, il est méthodique, il sait instinctivement renifler les pistes.

Le plus intrigant est la visite plus ou moins régulière d'un homme en costume qui s'assure à chaque fois que Calhoun est toujours amnésique. Que se passerait-il sinon ?

 

C'est également lors d'une escapade, à "Casco Bay", que Calhoun découvre un cadavre calciné, dans sa deuxième aventure. Toujours tiraillé entre cette envie de routine plaisante et le besoin de résoudre une énigme, ce brave Stoney en devient très attachant. La simplicité à laquelle il aspire, si bien illustrée par la musique de Grant-Lee Phillips, est d'autant plus précieuse qu'elle se fragilise au contact des intrigues qui rôdent.

 

Dans "Dark Tiger", l'homme au costume prend davantage d'importance, comme si le passé de Calhoun devait à un moment ou un autre régurgiter. Cependant, on ne saura jamais avec certitude quels arcanes sont engloutis dans le cerveau de Calhoun. Tapply nous a quitté avant d'émerger ces secrets. En nous laissant face au même mur qu'un amnésique : une expérience en soi.

 

Les descriptions de la nature, pleines de tendresse et d'humilité, donnent à cette série une couleur vivace. On se prend à rêver d'une vie simple, à regarder les lumières étincelantes picoter les eaux, à arpenter des chemins quasi-vierges, à écouter les oiseaux, à humer les  ultimes brumes de la nuit.

Avoir choisi un personnage qui reprend tout à zéro, qui fait face à un enivrant horizon de choix,  est une belle intuition de la part de Tapply  : non seulement cela sublime pudiquement cette valeur sentencieuse qu'est la liberté, et surtout l'identification à Stoney opère en un quart de page. Et dieu sait pourtant si je me fous de la pêche ! Mais c'est imparable.. Il en va de même avec sa vie amoureuse qui semble toujours revenir au stade de la séduction, tandis qu'il flirte avec Kate, sa patronne dans la boutique de pêche. Lorsqu'en + Grant-Lee ensemence ses notes rustiques, cela met en effervescence les cénotes romantiques que nous avons tous dans le cœur.

 

Les ballades limpides moissonnées par le chanteur - auxquelles il mêle sa voix précise, son grain charnel - sont claires comme de l'eau de roche. Elles glissent sans heurts sur les romans joliment menés de William G. Tapply. Entre ces deux artisans du travail bien fait, une complicité simple comme bonjour s'est bâtie. Et au milieu coule une rivière.

 

Même pour les scènes d'action, Grant Lee a du répondant.

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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 14:39
"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal / Fink "Distance and time"

Note de concordance : 7/10

 

J'ai bien failli me noyer. La couverture à laquelle je n'avais guère prêté attention aurait dû m'avertir. Et je me suis lancé non préparé dans cette expérience de Bande Originale de Livre sans même prendre mon souffle. Je n'ai jamais eu l'occasion de le reprendre.

 

Les rares indications que je possédais jalonnaient ma mémoire à coups de mots-clefs : surf, cœur, don d'organes. Je pressentais enfin que Maylis de Kerangal avait une profondeur, une aura de gravité et que je ne me lançais pas dans un livre feel good.

La musique de Fink étant arrivée 753'267ème au classement officiel du Dr Jolij des chansons qui rendent heureux, je savais déjà que je ne risquais pas d'étouffer des pouffements devant mes voisins de bus. Le squelette acoustique de "Distance and time" m'évoquait cependant le surf, l'introspection générale, une mélancolie spirituelle latente. Très vite, le livre a commencé, très vite, la musique l'a talonné.

 

Je n'ai jamais autant pris de déplaisir à aimer un livre. Je me suis senti pris en otage, bousculé, ligoté, torturé. Les ambiances aurorales de l'ouverture prennent en traître, les sensations autour du surf, la préparation, l'attente, l'entrée dans l'eau, la passion dévorante, le choix de la vague, la glisse, la glisse... De Kerangal décrit cela à merveille.

Quand le sujet s'aggrave, que la mort frappe, on réalise, trop tard, que les phrases d'une longueur improbable, boas littéraires sous les constrictions desquels on commence à suffoquer, ne nous libéreront plus. A se demander parfois si l'auteur ne cherchait pas à égaler Laurent Mauvignier et son "Ce que j'appelle l'oubli" écrit en une seule phrase.

 

On pourrait se sentir bercé par ce rythme imposé, mais c'est maintenant l'horreur qui nous est donnée à voir : la perte violente d'un enfant et toutes les émotions qui détruisent les proches, dans les premières heures, juste après l'annonce de la catastrophe. Rien ne nous sera donc épargné. C'est presque insoutenable. Faire une pause dans la lecture ? Impossible, les mots déboulent, flot ininterrompu. Les points de ponctuations sont des balises au milieu de l'océan qu'il nous faut bien lâcher pour chercher la suivante, dans des eaux qu'on espère moins noires, moins abyssales.

 

Ne vous fiez pas à son sourire : elle vous fera boire la tasse...

Ne vous fiez pas à son sourire : elle vous fera boire la tasse...

Simon Limbres, dont le corps en mort cérébrale va devenir l'enjeu de "Réparer les vivants", avait pour habitude de surfer non loin du Havre. Dans les eaux grises du nord. Faut-il y voir un de ces liens que le hasard aime à développer, Fin Greenall, alias Fink, est originaire des Cornouailles. A l'autre bout de ces courants glacés, je l'imagine embrumer sa folk nue face aux rouleaux de la même mer, sur un rivage aux couleurs de miroir.

 

Il y a du brouillard dans la musique de Fink. Fan de The Cure mais également influencé par le dub, Greenall donne à son blues des reflets hypnotisants. Les apports électroniques, d'une discrétion quasi abstraite, renforcent cet effet, et justifient sans doute sa signature chez le prestigieux label Ninja Tune.

"Distance and time" est à mi-chemin entre l'art du talk-over et la complainte. Les mélodies de la voix sont mornes ; une économie de notes qui n'a rien de pingre, juste que Fink met en exergue la tonalité juste. Les fioritures, il les jette aux vents mauvais. Ca aussi, c'est le blues.

 

"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal / Fink "Distance and time"
"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal / Fink "Distance and time"

Et puis il y a cette sensation d'écho, cette réverbération indéfinissable et pourtant omniprésente, fantomatique. Des harmoniques ou des arrangements de criques et de broc, allez savoir, qui nous font imaginer l'enregistrement de ce troisième disque sur une plage, au pied d'une falaise.

 

C'est aussi cette impression diffuse d'écho qui m'a laissé entendre que ce livre et ce disque avaient à voir l'un avec l'autre. L'intuition était bonne.

Dans le roman de Maylis de Kerangal, une fois le corps de Simon passé outre-vie, il doit être redistribué. Trouver ses échos. Véritable manifeste pour le don d'organe, le récit insiste sur l'étroit chemin psychologique, fil de délicatesse, que doivent emprunter les docteurs qui suggèrent le prélèvement du cœur de leur fils à des parents en miettes. Tout le corps de métier est d'ailleurs salué au long du roman ; le dévouement et la tension longent les mêmes couloirs blancs et se mêlent aux odeurs d'hôpital.

Avec l'espoir de cette femme qui attend une greffe de cœur depuis des années, ce seront les seules respirations de ce texte à la densité hors du commun.

 

Si le style de Kerangal peut paraître maniéré et étouffant, il trouve, ici, avec ce sujet, une justification. Outre son originalité, et bien que souvent pénible, il rentre en cohérence avec le traitement du roman.

Dans une première dimension, on l'a déjà vu + haut, il y a la claustrophobie émotionnelle qui est astucieusement relayée par ces phrases mouvantes, interminables.

Dans une seconde dimension, le phrasé en tiroir de l'auteure dessine une forme récurrente de "Réparer les vivants", une figure esthétique concave que l'on croise tout au long de l'histoire : celle d'un flux qui se tend, s'étire, se creuse, s'enroule, relie, et se reproduit à l'infini. En gros, c'est l'image de la vague qui, telle une onde, connecte les éléments entre eux. C'est la vie qui se perpétue. L'écume des cœurs. Comme les cellules du sang se renouvellent, les héritages indissolubles de la vie passent de corps en corps, d'un humain à l'autre, destinées distillées. La forme et la lame de fond du récit coïncident pour évoquer ces liens invisibles, la transmission de la vie, les échos de l'existence.

 

Oui j'en reviens à ces échos qui chez Fink aussi donnent du liant au son. Comme une réfraction du roman, les chansons de l'anglais engendrent des fluides autarciques aux contours flous.

"Under the same stars" constate justement un des titres qui appuie si bien l'intensité du livre... La totalité de l'album peut consteller le livre de sa matière. Une fatigue poisseuse, une lumière naissante. Paradoxale cohabitation que seuls savent dessiner les grands songwriters. Le ressac bluesy de "This is the thing" est sans doute le point d'orgue - le peak - de cette Bande Originale de Livre.

Et "So many roads" démontre la force d'évocation de Fin Greenall, qui avec concision en dit presque autant que de Kerangal en trois couplets et autant de refrains. Oui c'est un peu méchant de ma part. Petite vengeance...

 

Ravi quoi qu'il en soit, suite à cette lecture en musique, d'avoir aperçu ce lieu où la distance et le temps s'interpénètrent et fusionnent.

 

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 14:08
"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

Note de concordance : 7,5/10

 

Et si Tout n'était que variations ? Des déclinaisons d'une Vérité, d'un Grand-Œuvre qu'on ne ferait que reproduire, imiter, plagier, parceller, réinventer. Le monde, une grande série de cercles qui tournent autour d'une matrice originelle, qui s'inspirent, se font et se défont ?

Chaque article de ce blog n'est-il pas un remake - ou un brouillon - d'une expérience musico-littéraire totale, destiné à redire la même chose de manière vaguement différente ? J'ai d'ailleurs l'intuition que la pop moderne n'est pas vraiment autre chose que ce que Jean-Sébastien Bach a proposé en 1740, et qu'elle doit encore beaucoup à ces "Variations Goldberg". Mais alors c'est quoi, ces fameuses variations ?

 

Nous avons une base - une basse en l'occurrence - autour de laquelle vont graviter des mélodies et des rythmes de + en + élaborés, à la complexité nourrie de fluidité. Le cœur de cette œuvre est une aria que Bach avait composé 15 ans + tôt pour sa femme. De cette paisible source, il fait tournoyer dans un vertigineux sentiment d'infini des figures mélodiques cristallines, un éventail foisonnant de contrepoints. Gigues, fugues, canons, tout y passe, de manière veloutée sans jamais tomber dans le scolaire... surtout sous les doigts magiques de Glenn Gould.

 

J'ai choisi la version de 1981, guidé par des spécialistes la préférant au précédent enregistrement de 1955, plus fougueux mais semble-t-il moins maîtrisé. Aurais-je entendu de grosses différences ? Je n'ai pas une confiance folle en mes oreilles à ce sujet, mais peu importe ; elles ont au moins perçu les fameux fredonnements de Gould qui vit sa musique au point d'en oublier de ne pas chanter pendant la prise. La perfection d'une interprétation parasitée par des murmures, ou le prolongement bien vivant de la création de Bach ? A chacun de juger.

 

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

Et le dessin de Chabouté, qui propose à la fois une sobre puissance et un minimalisme parfois approximatif, n'est-ce pas une manière de parasiter la perfection ? Sans doute la manière qu'a trouvée le dessinateur pour mettre de l'humain dans son dessin.

 

La fluidité de ses traits coule au rythme de Glenn Gould. Et dans le même esprit que l'oeuvre musicale, on peut parler de variations : le personnage principal de "Un peu de bois et d'acier" est un banc public. Le pari de Chabouté est de raconter quelques histoires dont le point commun - la base - est ce banc posé dans un parc, en déclinant les points de vues, les axes, les idées formelles, sans pourtant jamais quitter le giron de ces quelques décimètres de bois, ces quelques kilos d'acier... dans lesquel le dessinateur va, une fois de +, injecter de l'humain.

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

L'absence de paroles est une autre similitude. Faire confiance à son art ; il se suffit à lui même. Le choix du noir et blanc, la patte épurée, est une radicalité qui ramène au clavier de Bach, à ce seul piano dont on explore tous les atouts pour livrer l'œuvre ultime.

Tourner autour d'un seul thème et ne jamais frôler l'ennui...

 

J'imagine ma moue sceptique la première fois que j'ai lu que le personnage principal de ces 330 pages était un banc ; pourtant, c'est une des BD les + marquantes qu'il m'ait été donnée à lire ces dernières années.

 

Oui, on s'attache à ce banc qui subit les intempéries, le chien qui lève la patte sur lui, les grinds du skater qui se joue de Newton et des biens publics... Surtout, on va s'attendrir sur les personnages récurrents (les contrepoints) qui fréquentent le parc : le clodo, le cantonnier, le flic, ou même le passant qui ignore complètement le banc. Mention toute spéciale aux petits vieux qui y partagent délicatement un petit gâteau.

 

Se greffe un aspect ludique tant concernant la mise en forme que les esquisses de liens entre de petites histoires simples, éphémères comme des notes qui se croisent et s'éloignent, jusqu'aux prochaines fois.

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

Il se passe beaucoup plus de choses qu'on l'imagine dans les giboulées de ce coin de parc. Ce petit lieu de passage anodin est un havre de paix, un îlot où le temps ralentit, un espace au microcosme improbable et varié qui se croise sans être conscient au quotidien d'avoir ce point commun, cette histoire commune, cette humanité commune.

 

Les mélodies de Bach, ondées de joie, perles de mélancolies et quelques gouttes de tristesses, gagnent encore une nouvelle dimension en bruinant sur les habitués du parc, parfaites petites musiques des sentiments. Grain de subtilité...

 

Les deux œuvres sont si abouties qu'aucune n'entame l'autre. La musique pourrait emboutir les dessins, les images pervertir les notes, mais tout se déroule dans une limpidité évidente.

 

"Un peu de bois et d'acier" de Chabouté / Glenn Gould "Les Variations Goldberg"

 

Les doigts de Glenn Gould égrainent l'émotion et délitent les intrications de notes pour en faire un cours d'eau musical, un cycle hydrologique où ce qui s'évapore nourrira les portées suivantes.

Chabouté met du vivant au bout de sa mine. Comme chez Gould, jamais la complexité ne se remarque. Ses contours sont précis dans leurs hésitations ; la définition même du destin.

 

La rencontre de cette bande dessinée et de cette musique a généré une des Bandes Originales de Livres les + discrètement virtuoses nées pour ce blog.

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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 09:39
"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

Note de concordance : 8/10

 

Âmes sans sable, s'abstenir. Je parle là du sable romantique des plages, celui que les amoureux font glisser dans leurs mains entremêlées, qui emporte avec lui des effluves de coco et les nuances rouges d'un coucher de soleil sur l'océan. Si le cynisme ou le pragmatisme vous caractérisent, si le terme "fleur bleue" ne vous évoque que le logo des mouchoirs Lotus, je crains que cette expérience de Bande Originale de Livre vous laisse de marbre.

Richard Matheson a pris tout le monde à revers en écrivant en 1975 "Bid time return", discutablement traduit "Le jeune homme, la mort et le temps", une histoire d'amour à l'antithèse des géniales nouvelles d'épouvante et de science-fiction qu'il avait plutôt l'habitude de proposer jusque-là.

"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

 

C'est le récit d'un jeune homme condamné par la maladie qui s'offre une dernière virée en solitaire, se confie aux courbes du hasard et atterrit dans un majestueux hôtel au bord de l'océan. Au fond d'un salon, Richard Collier (un prénom qui n'est pas anodin, on le verra juste après) va vivre une sorte de syndrome de Stendhal face au portrait d'une comédienne de théâtre disparue, Elise McKenna, ayant eu son heure de gloire au siècle précédent. Le coup de foudre est aussi incongru que violent, si bien que le jeune homme va tout tenter pour la rejoindre, quitte à se jouer des lois temporelles. Si les décennies les séparent, l'espace - ce palace de San Diego - les rapproche. Aux rivages de la folie, Richard va rassembler toutes les études possibles sur l'autohypnose et soulever les voiles du temps.

 

Peut-être la crédibilité de ces scènes vient-elle du fait que Richard Matheson est réellement tombé sous le charme d'une image d'actrice, et a précisément élaboré le livre dans cet hôtel à fleur d'eau. Son roman s'inspire du destin de Maude Adams, qui se serait isolée sans explication au cœur de sa vie.

Et en effet, son portrait donne le vertige...

Maude Adams (1953-1872)

Maude Adams (1953-1872)

 

 

J'ai eu un peu de mal à trouver le disque à offrir à cette lecture guidée, comme Richard Collier au préalable, par le hasard. Après un essai folk vite balayé car inadapté (sorry Neil, je te trouverai bien un rôle un jour), et une branchouillerie peu convaincante (sorry Sylvan Esso ; bon, ne jamais dire jamais...), "Controlling crowds part IV" d'Archive a modestement versé ses plages synthétiques sur les mots de Matheson. Puis les accords de piano sont arrivés, puis les violons, et j'en ai vite conclu qu'on y était. Ce disque avait les trouvailles sonores electros qui célébraient l'aspect fantastique du livre, mais toujours au service des chansons, des mélodies, des instruments classiques.

 

Archive est un groupe britannique mouvant, à la façon du temps dans le roman de Matheson. Si Darius Keeler et Danny Griffiths constituent une base à la formation, autour d'eux ont gravité bien des membres, bien des chanteuses, bien des chanteurs. Du trip-hop au rock psychédélique en passant par le rap, ce groupe instable explore les genres, au point de se perdre un peu parfois ; c'est le risque.

Avec "Part IV", qu'on pourrait vicieusement réduire à un petit résidu de studio, le miracle se (re)produit. Suite de l'ampoulé, grandiloquent et disloqué "Controlling crowds" (Parts I-III), cet album enregistré pendant la même session retrouve de manière inespérée un équilibre, remet le focus sur l'essentiel : la qualité des chansons.

Suscitée par une rupture amoureuse douloureuse, la tristesse des compositions embrasse et magnifie des titres comme "Remove", "Lunar Bender", "To the end" - on pourrait quasiment tous les citer. La déchirante histoire d'amour de Richard et Elise ouvre une dimension de + en venant se lover dans la chamade d'Archive.

 

N'allez pas croire que le roman de Matheson ne vit que d'amour et d'eau fraîche ! Le suspense et le mystère sont omniprésents : on se demande si les étapes de Collier dans l'autohypnose vont fonctionner, on craint qu'une simple pièce d'1 cent de 1975 oubliée dans sa poche ne trahisse le dépouillement nécessaire à contrecarrer les plans du temps ("The feeling of losing everything" trouve idéalement sa place dans cette thématique).

Car Richard Collier n'aura pour seule DeLorean que la volonté. Pas de machine à remonter le temps ici. Toute technologie doit au contraire disparaître (en outre chez Archive elle est asservie, esclave des mélodies).

 

Naturellement, un autre enjeu naît de ce voyage par la force de la pensée et de la passion : l'éventualité que ce périple ne soit que mental. Rien ne nous prouve que toute cette histoire n'est pas le délire d'un homme happé par les champs de la mort. Matheson est un maître de la littérature, un conteur génial. C'est avec grande habilité qu'il narre les aventures de l'amoureux transi, rapportées par son frère sceptique qui a rassemblé le dictaphone de Richard ainsi que son journal intime. On passe donc d'un style haché, télégraphique, aigri, à des phrases de + en + longues et complexes au fur et à mesure que l'amour et l'époque victorienne qu'il vise le gagnent. L'auteur souligne ainsi intrinsèquement les métamorphoses émotionnelles de Richard et pose en même temps, avec ce point de vue subjectif, les doutes qui sous-tendent l'histoire.

 

"Le jeune homme, la mort et le temps" est un chef d'oeuvre narratif et fictionnel. Il est presque inouï qu'une musique sublime encore les scènes imaginées par Matheson. Pourtant - et c'est bien l'intérêt d'une Bande Originale de Livre - les chansons d'Archive amènent le récit toujours + loin. Les effets sonores, les longs échos introspectifs qui écument des chansons tiennent un rôle précieux. On les imagine très bien dans les oreilles de Collier en train de traverser les couches du temps.

 

 

Le final de "Pictures" échoue sur une côte où les vagues se décomposent dans un fracas numérique inquiétant. L'émouvante rencontre sur la plage d'Elise et Richard est un modèle de romantisme, et l'est d'autant plus qu'elle est chargée des mêmes remous tragiques que la chanson. Comme si la présence de Richard avait autant de chances que ses traces de pas face à la marée...

"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

Même s'il me semble dispensable, je signale qu'un film a été tiré du roman en 1980, scénarisé par Richard Matheson en personne, avec Superman et Solitaire dans les rôles principaux, "Quelque part dans le temps". La musique est signée John Barry, et ça c'est pas dégueu non plus.

 

"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​
"Le jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson / Archive "Controlling Crowds Part IV"​

 

Cependant je préfère la cohérence du spleen floydien d'Archive traversant les frontières poreuses des genres comme Collier les époques. Un livre et un disque fonctionnant comme les deux parties d'un sablier dont le flux remonte.

Live à Ouï FM

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31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 14:39
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"

 

Note de concordance : 8,5/10

 

J'ai peut-être raté le coche...

Initialement l'album de Katerine "Les créatures" est paru avec un disque bonus, "L'homme à trois mains", qui commence par cette phrase "Non, je ne suis pas schizophrénique". En effet, cette deuxième galette pourrait être considérée comme un demi-frère très différent du principal. N'avait-on pas là l'occasion rêvée de comparer ce double album à la fratrie éclatée imaginée par Houellebecq ? Mais voilà, je me suis uniquement concentré sur "Les créatures", passant sans doute à côté d'une note de concordance de 11/10 au moins.

 

Faites pas cette tronche, je vous vois en pleine déconvenue ; cette B.O.L. fonctionne quand même très bien ! Les ambiances fin-de-siècle verdâtres sont même si proches que je me suis tout le long demandé si le roman de 1998 n'avait pas très directement influencé le disque de 1999.

 

"Les particules élémentaires" suit le parcours de deux demi-frères délaissés par une mère démissionnaire. L'un, Michel, se réfugie dans la recherche scientifique au point d'étouffer in vitro toute relation sentimentale, l'autre, Bruno, devient prof et fantasme sur ses élèves et sur tout ce qui a le sein ferme en général. Ou moins ferme si besoin.

 

Michel va recroiser la superbe Annabelle, amoureuse de lui depuis le + jeune âge. Pas de quoi le détourner de ses éprouvettes ; l'encéphalogramme de ses émotions bande mou, il sent bien qu'il a une mission de la + haute importance à laquelle il donne priorité. Les chapitres scientifiques - certes assez ardus à passer - nous éclairent peu à peu sur les travaux menés par Michel.

Bruno a vécu sévices et humiliations à l'internat. Il éteint ses enfers sous des litres de sperme. A l'opposé de la froideur de son frère, Bruno n'a qu'une obsession : la jouissance. Chacun de ses choix vise à copuler, ou tout le moins à se masturber, si bien qu'il va rejoindre une sorte de camp hippie / new age où le sexe est pratiqué très librement. En bon loser, pas sûr que Bruno saura s'adapter à la situation... Ce qui conduira aux chapitres les + drôles du livre.

 

Le thème commun qui frappe en premier entre le roman de Houellebecq et le disque de Katerine est la misère sexuelle.

"J'ai vraiment envie de la baiser mais je le ferai pas parce que je suis un idiot". Difficile au premier abord de définir d'où sont tirés ces mots. "Les particules élémentaires" ou "Les créatures" ? C'est bien la poésie outta-post-contemporaine de Katerine dans "Américaine" mais les errances de ce type aigri auraient tout aussi bien pu être signées Houellebecq.

 

il en va ainsi de la majorité des chansons de cet album construit comme une descente avinée des grands boulevards,

Dans "Gare du Nord", un pauvre gars, la gueule de bois flotté, visualise son ex dans une partouze où l'or gît. Et le pathétique dragueur du célèbre "Je vous emmerde" dandine sa bibine à la façon d'un Bruno, se voulant funky mais s'avérant collant comme du whisky-coca sur le dancefloor.

 

 

 

 

On pourrait aussi s'amuser à mettre en parallèle les gueules de ces deux premiers de la classe qui semblent tout faire pour ressembler à des clochards moins célestes que célèbres, et se dire que la déchéance physique fait toujours partie, en filigrane, des lignes fortes de leurs œuvres.

"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"
"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"

Mais un autre point, bien + important, me fait ranger les deux œuvres sur une même étagère : les ruptures de rythmes. De chaque côté, on peut passer du + grand sérieux à une phrase choc en à peine un signe de ponctuation. Ces décrochages surprennent, dérangent. Comme un montage créateur de sens, les cassures poussent notre cerveau à stabiliser ces situations bancales, à reconstruire, à combler les vides. Les deux artistes ont un sens de l'ellipse saillant.

 

Pas étonnant : de quoi parle "Les particules élémentaires" si ce n'est de combler le vide ? Le vide émotionnel laissé par une mère qui n'a pas joué son rôle, et en écho à cela, le vide laissé par une religion que notre société a délaissée. Le roman ne fait que décrire cliniquement une époque, passer au scalpel un monde occidental qui a dépassé la foi chrétienne et les idéologies, et qui se cherche au bord du gouffre qu'il n'a encore aucune idée de comment remplir.

Katerine aborde régulièrement ce thème de la vacuité, de l'inutile, des égarements. L'énumération des choses qu'il n'a jamais vécues dans "J'ai 30 ans" ne parle que de ce désarroi.

 

Selon Houellebecq, la science pourrait trouver une solution à ce grand vide que la religion a laissé, le clonage puis la disparition de l'humain imparfait serait l'avenir de l'homme (à qui le livre est dédié). Revoyons la structure du disque de Katerine : il commence par "Jésus-Christ mon amour", beau comme un paradis perdu, en son cœur replonge vers les souvenirs d'enfance et de la mère avec le nostalgique et sublime "Au pays de mon premier amour", et se conclue sur le bruitiste "Boulevard de l'hôpital", une sorte d'IRM musical flippant ; à croire que Philippe Katerine est encore + pessimiste que l'auteur de "Soumission".

 

Accompagné de The Recyclers, Katerine a éclaté ses vignettes easy-listening pour explorer l'improvisation et un jazz contemporain fourre-tout foutraque passionnant par le nombre d'horizons qu'il ouvre. Le champ des possibles donne le vertige, les idées grouillent, le délire bouillonne et pourtant le disque est brut comme une table de campagne. Un drôle de machin désespilarant digne de Georges Perec qui bidouille les obsessions de Katerine, l'inutilité, la solitude, la poésie des petits riens, les médiocrités. Un miroir déformant de nos modèles en désuétude.

 

Michel et Bruno, les deux frères imaginés par Houellebecq ne sont rien d'autre que l'auteur lui-même, peut-être pris dans ses contradictions, et surtout à considérer comme un être ouvert en deux pour mieux en radiographier tout le contenu. L'auteur se met quasiment en scène, prenant à bras le corps sa thèse qui malaxe les dérives sociétales et familiales, les dangers de l'individualisme qui laisse l'homme à l'état de particule isolée, bouffée par le désir et le consumérisme. On peut trouver le point de vue réactionnaire ou pas, là n'est pas le sujet, la démonstration est foutrement habile et intéressante.

 

Dans ces croisements de trajectoires, toutes ces symétries contrariées, on notera qu'au final, Michel Houellebecq tend vers une évolution qui devra recoller les morceaux, là où Philippe Katerine préfère se disperser, tout démantibuler.

 

"Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures""Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq / Katerine "Les créatures"

Leurs trajectoires se seront en tout cas merveilleusement croisées le temps de cette Bande Originale de Livre remuante. Et si l'on y regarde bien : humains en manque, frères complémentaires mais séparés... finalement avoir dissocié "Les créatures" de "L'homme à trois mains" est cohérent !

Tout rentre toujours dans l'ordre...

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 18:39
Alan Bradley "Les étranges talents de Flavia de Luce" / Bruno Coulais "Microcosmos"

Note de concordance : 8,5/10

 

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

 

La petite chimiste Flavia de Luce ne me contredirait pas sur ce point. En appliquant ce précepte d'Antoine Lavoisier, j'ai donc recyclé une musique de film - dont chaque note avait été pensée pour des images bien précises - en Bande Originale de Livre. La redistribution des éprouvettes sonores dans mon petit laboratoire musico-littéraire, a donné au "Microcosmos" de Bruno Coulais un nouvel usage.

 

Le thème principal de "Microcosmos" est suspendu à un choeur d'enfants brumeux aux ruptures mélodiques enchanteresses. La dimension gothique de cette portée sera déclinée au fil arachnéen des morceaux, et va imprégner l'ambiance Famille Adamsienne des "Etranges talents de Flavia de Luce",.

Ca ne semble être un secret pour personne, Flavia est très largement inspirée de Mercredi, la fille de Gomez et Morticia Adams.

 

Alan Bradley "Les étranges talents de Flavia de Luce" / Bruno Coulais "Microcosmos"

A la différence de la gamine glaciale si parfaitement incarnée par Christina Ricci, Flavia n'a plus sa maman, n'a pas de frère mais deux soeurs avec qui elle s'entend comme l'huile se mélange à l'eau. Il faut dire qu'elle n'est pas commode la petite chimiste de 11 ans, rancunière, un vrai poison ! Plutôt que de s'amuser dans le jardin, elle préfère s'isoler dans les vapeurs de son labo ; plutôt que de coiffer sa poupée, elle intoxique le maquillage de sa soeur ; plutôt que lire des Harry Potter (ce qui serait bien anachronique, on est dans les années 50), elle va mener sa propre enquête lorsqu'un homme venu visiter son père est retrouvé mort dans le jardin de la demeure victorienne.

Un corbeau mort, des timbres mystérieux, le vol d'une tarte, de vieilles archives inaccessibles et les fameuses potions de Flavia de Luce feront mousser les aventures de cette détective en sandalettes (quatre sont déjà traduites, soit la moitié).

 

Alors, me direz-vous, une enquêtrice anglaise d'à peine 11 ans, est-ce bien raisonnable ? Non pas vraiment... le roman était d'ailleurs destiné à un public jeunesse avant d'être édité par 10-18 dans la collection Grands Détectives. Et bien que sympathique, c'est un peu le tube entre deux chaises que la chimiste évolue. Pas assez adulte pour prétendre à de l'action ou de la profondeur, pas assez enfantin car en carence de charme, de fantaisie.

 

Heureusement, la B.O.L. est là pour sauver in extremis les situations délicates : la magie qui peut parfois manquer au canadien Alan Bradley, distillons-la à partir de ces musiques inspirées par la nature !

Bruno Coulais a le don merveilleux de s'inspirer de son sujet pour en tirer l'essence et le mener vers autre chose - encore un alchimiste, en somme... Ainsi des bruits d'eau, d'ailes ou d'oiseaux vont naturellement tendre une toile de fond, ou + justement une toile d'araignée, aux compositions de "Microcosmos", comme un trompe-l'oeil sonore. Un trompe-l'oreille, en fait. Il ne s'agit pas pour autant seulement de bruitages ou d'imitations de sons, mais d'une réinterprétation poétique des bruits sécrétés par les mondes invisibles.

 

S'envole alors un orchestre entomologique, tous archets tendus.

 

 

Les carillons avancent à tâtons, comme on viole la pâleur poussiéreuse d'un lieu interdit, le genre de situations que connaît bien l'intrépide Flavia. Son espièglerie pince les mêmes cordes jouées par une veuve noire. Séductrices, les percussions vibrent à la manière des stridulations du grillon. Les stridences des violons initialement calées sur les bourdonnements du peuple de l'herbe accentuent les dangers de l'enquête de Flavia, rendent un peu + inquiétants les craquements de parquet de la bibliothèque, les grincements de portes de son manoir. Les lieux du roman n'en deviennent que + fantastiques, davantage qu'ils ne le sont décrits dans le roman. Les pièces gagnent en perspectives ; les odeurs se chargent d'humus ; les couleurs du danger s'intensifient. La lune hulule + lugubrement, la rosée est mieux irisée.

Ainsi insectes et investigatrice en herbe partagent ce précipité de notes qui gouttent à l'envi.

 

J'aurais aimé que Bradley ait lui-même davantage de matière à passer sur son bec bunsen et qu'il étoffe ses ambiances, cependant son attachante héroïne donne une jolie effervescence à cette écriture au PH un peu trop neutre. Mais allez savoir si la musique de "Microcosmos" n'aurait pas perdu en efficacité si les composés moléculaires du récit avaient déjà été remplis de féérie. Ici au moins, tandis que Bruno Coulais et Flavia de Luce observent la vie à travers un microscope, la liaison chimique est établie. Et la métamorphose expérimentée réussie.

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5 septembre 2015 6 05 /09 /septembre /2015 08:39
"Un territoire fragile" d'Eric Fottorino / Hauschka "Ferndorf"

Note de concordance : 8,5/10

 

Je n'ai pas vu l'évidence tout de suite. Le choix de Hauschka pour filer les mots de Fottorino n'était d'abord qu'une affaire d'ambiance - point toutefois substantiel d'une bonne B.O.L.

 

Plus tard est arrivée cette concordance entre les visuels : un personnage, assis et nu, le dos vaguement voûté, comme un bouclier. On ne se livre pas facilement dans ces deux oeuvres ici rapprochées.

C'est ensuite comme un flux, comme un nerf intuitif reliant "Ferndorf" et "Un territoire fragile" qui s'est révélé. Car si l'allemand Volker Bertelmann, alias Hauschka, manipule la structure et les mécanismes acoustiques de son piano, le personnage phare de Fottorino est quant à lui accordeur. Qui n'accorde pas les instruments, seulement les corps.

 

Le musicien Hauschka est passé maître dans l'art du piano préparé. Comme John Cage qui a initié cette pratique, il détourne, décore, étoffe, étouffe les cordes du piano, y greffant ici une capsule de bouteille, y posant là une balle de ping-pong, y scotchant ailleurs un bout de plastique... Tout un attirail fantaisiste, un coffre à jouets, une ribambelle de machins qui viennent donner de nouvelles couleurs + ou moins aléatoires aux résonances, aux tonalités, au spectre harmonique de l'instrument.

Accompagné pour ce disque par des violons ou violoncelles, Hauschka restructure, retravaille manuellement - artisanalement même - la charpente et la mécanique du corps de son piano.

 

Le père d'Eric Fottorino était kinésithérapeute (il est conseillé de lire "L'homme qui m'aimait tout bas" pour mieux cerner l'ancien directeur du journal Le Monde). L'auteur est imprégné de ses gestes, du savoir-faire réparateur, du vocabulaire anatomique aux atours poétiques, voire exotiques.

 

Pas de piano manipulé dans ce roman, mais une femme. Blessée. Clara saute sur une occasion professionnelle pour gagner Bergen en Norvège, et fuir sa vie de femme battue et oppressée par un marocain au charme diabolique. Mais tout en elle est en vrac ; un chaos émotionnel, un camaïeu d'hématomes, des muscles traumatisés, des tissus en otage de la peur, des nerfs emmêlés comme la ferraille dans une vieille casse, des chairs en jachère.

 

Suite à des crises d'eczéma, on va la diriger vers l'accordeur de corps, mais celui-ci ne peut à peine la toucher. L'âme trop à vif ! Il va lui falloir beaucoup de temps pour essayer de remettre en accord Clara, faire en sorte que sa musique sonne à nouveau juste.

 

D'un côté nous avons donc un pianiste qui triture ses cordes, les amène au-delà de leurs retranchements pour en réinventer les limites, de l'autre un kiné qui remodèle les liens du corps et de l'esprit afin de retrouver l'euphonie. Pourtant ils sont à la recherche d'un même but : l'équilibre et une forme d'harmonie.

"Un territoire fragile" d'Eric Fottorino / Hauschka "Ferndorf"
"Un territoire fragile" d'Eric Fottorino / Hauschka "Ferndorf""Un territoire fragile" d'Eric Fottorino / Hauschka "Ferndorf"
"Un territoire fragile" d'Eric Fottorino / Hauschka "Ferndorf"

L'équilibre et la limite sont les grandes questions du roman ; lorsque l'on pose son doigt sur un corps et que l'on appuie, jusqu'à quel moment est-ce encore une caresse, à quel moment est-ce une douleur ? L'accordeur, puis un vieux peintre vont chercher ce point fragile, cette frontière invisible.

Eric Fottorino s'interroge alors sur les traces que l'on laisse, époussetant la différence entre le propre et le figuré. L'autre thème important d' "Un territoire fragile" est le toucher. Un sens qu'il n'est pas si aisé de traduire à l'écrit mais auquel ce bel écrivain n'a pas peur de se frotter. Et là encore, dans ce grand écart entre une mère qui semble avoir renié le tactile pour lui préférer le caoutchouc des gants et un salaud qui prend ses mains pour des marteaux, Clara ne voudrait plus avoir à choisir et juste ressentir la vibration juste.

"Un territoire fragile" d'Eric Fottorino / Hauschka "Ferndorf"

Entre clic-clic, crac, zip wap, et des mélodies répétitives (au sens hypnotique du terme) ou mélancoliques, le pianiste-funambule de Düsseldorf, brocanteur des sons, plie à lui la musique, l'immisce dans de nouvelles dimensions, la fait tourner la fait craquer, lui redessine des vertèbres d'ivoire et de rêve, en écho au travail de l'accordeur de Bergen.

 

A fleur de peau, Hauschka et Eric Fottorino sont des architectes de la vibration qui malaxent ce qui est en surface et en profondeur du corps ; ils ont comme matière première commune la délicatesse, et se désarticulent/réarticulent l'un à l'autre en accord majeur.

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20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 08:39
"J'élève mon enfant" de Laurence Pernoud / Benjamin Biolay "Trenet"

Note de concordance : on ne donne pas de notes à l'école buissonnière

 

Il y a des livres qu'on ouvre + que d'autres.

 

Il y a des chansons qui s'imprègnent + profond dans le tissu du cœur.

 

Il y a des événements qui ont leur propre Bande Originale.

 

Il y a "ta main dans ma main ; je joue avec tes doigts ; j'ai mes yeux dans tes yeux et partout l'on ne voit que la nuit, belle nuit, que le ciel merveilleux..."

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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 15:39
Fred Vargas "Temps glaciaires" / Yann Tiersen " ∞ "

Note de concordance : 8,5/10

 

Parce qu'on ne change pas une équipe qui gagne.

 

Parce que les rêveries vaporeuses de Yann Tiersen ont les mêmes couleurs que les inconséquences du commissaire Adamsberg.

 

Parce qu''ils pellettent les nuages.

 

Parce que les mystères crottés de Vargas s'épaississent mieux encore dans les larsens climatiques de  "    (Infinity)".

 

Parce que la complexité des arrangements côtoie la complexité de l'intrigue, ses suicides douteux, ses signes énigmatiques, ses secrets de famille boueux.

 

Parce qu'enregistré en partie en Islande, ce disque semble suivre le même itinéraire que les flics déboussolés de "Temps glaciaires".

 

Parce que le quatuor à cordes Amiina et la noblesse des instruments habillent les reconstitutions d'assemblées de la Révolution Française menées par l'inquiétant Robespierre.

 

Parce que "Ar maen bihan" et Adamsberg empruntent le même train de suspense.

 

Parce que les embruns de poésie nous fouettent de toute part.

 

Parce que le terroir gaélique du Breton se nourrit des mêmes obsessions que l'écrivaine ; que l'organique et le spirituel, le minéral et l'éthéré, forment une boucle, l'infini.

 

Parce qu'Adamsberg est un phare ; un repère malgré lui dont la lumière s'absente régulièrement, au point d'alternativement rassurer et affoler ceux qui comptent sur lui.

 

Parce qu'un disque quasi instrumental perturbe moins la lecture des dialogues délirants de Vargas.

 

Parce que comme l'auteure, Tiersen préfère fouiller et se perdre dans des strates vertigineuses que d'arriver à destination.

 

Parce que le commissaire ne sait pas stagner ni s'asseoir et que le musicien va jusqu'à travailler dans un van pour rester en mouvement.

 

Parce que l'intime et les grands espaces se tournent autour.

 

Parce que l'immémorial est l'invité d'honneur commun au roman et au disque.

 

Parce qu'on entend Yann Tiersen se dépatouiller avec tous ses puzzles de samples de la même manière que Jean-Baptiste Adamsberg avec ses petits bouts d'indices, sa pelote inextricable ; la même boucle d'infini...

 

Parce que la brume.

 

 

Yann Tiersen a donné ce concert chez lui à Ouessant, mais comment ne pas y voir une parenté avec l'île de Grimsey ?

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 23:39
"Le soleil des Scorta" de Laurent Gaudé / Dominique A "Auguri"

Note de concordance : 9/10

 

Implacable, brûlant, brutal et vital, c'est un soleil omniprésent et aux multiples facettes qui écrase de tout son poids le Goncourt de Laurent Gaudé et éclaire "Auguri". Les couvertures mutuelles déjà nous préviennent : les murs bruns, la lumière bonne, les ombres en berne, on dirait le sud.

Sous une chaleur tantôt étouffante, tantôt sensuelle, les deux œuvres avancent sur ces terres craquelées par les doigts du roi soleil.

 

"Le soleil des Scorta", troisième roman de Gaudé (6 ans avant le changement de climat déjà traité sur ce blog, "Ouragan"), suit une famille des Pouilles sur trois générations. Déjà on peut s'imaginer une saga familiale en grandes pompes, un truc épique, un choc d'époques en 900 pages grandiloquentes... pas du tout ! Tenant son rythme comme on monte un cheval, le romancier avance à cru sur son écriture belle et sauvage, traînant ou accélérant à son gré.

Le récit, lui, commence sur un âne, en 1875 sur un chemin dont le zénith use comme d'une forge. Un homme sorti de prison revient dans son village, Montepuccio, avec l'intention de prendre la femme qu'il désire, de force s'il le faut. Du fruit de la violence et de la méprise naîtra Rocco. Recueilli par des pêcheurs, les Scorta, l'orphelin va devenir le + violent et le + craint des malfrats. Si Rocco souffle un vent brûlant de peur et de respect sur Montepuccio, il condamnera pourtant ses trois enfants à la misère en léguant sa fortune au curé, lui intimant juste de leur assurer le cas échéant des funérailles dignes de princes. Les Scorta recevront le goût de la famille, la rage de s'en sortir en héritage.

Laurent Gaudé utilise la métaphore des oliviers, éternels grâce à la succession de leurs fruits, pour décrire le destin des hommes et les liens d'une famille.

 

Dans la grande famille de la chanson française, Dominique A descend d'une lignée pure, se nourrissant du sel de Bashung, des sucs de Piaf, de la sève de Barbara, planté dans le terroir de Brel. Après un album à la radicalité revêche, "Remué", l'artiste canalise ses colères et les distille dans cet album + apaisé, parfait équilibre de créativité rock et de classicisme.

"Le soleil des Scorta" de Laurent Gaudé / Dominique A "Auguri"

Titré "Auguri" simplement parce que lors d'un voyage en Italie Dominique Ané a aimé la sonorité de ce mot, l'album bénéficie a priori d'une sécheresse des arrangements (du cultissimme John Parish) dont l'urgence parle au ventre. Dominique A s'est fait violence pour ne pas ajouter des cordes partout (il se consolera avec bonheur sur "Eléor" en 2015), d'autant que Parish a l'intuition d'un album minéral, sans trop de fioritures. Pas dépouillé, rempli des Pouilles.

Il faudra alors aller chercher les subtilités qui ne se livrent pas à la première écoute, les plaisirs discrets, la vie cachée au cœur des morceaux : comme le sort apparemment rêche légué par Rocco à ses enfants. Il y aura donc un piano fureteur sur "Je t'ai toujours aimé", une trompette étouffée sous les oreillers jaunis de "Evacuez", un orgue chaud comme la braise sur "Les hommes entre eux", quelques grésillements, claps, flammes and co sur "Antonia", ... 

 

Dans ses thématiques et ses ambiances aussi, "Auguri" partage le même terreau que le roman de Gaudé. "Nous reviendrons" chante l'acharnement las des Scorta à survivre, et à briquer leur fierté. L'émouvante et enfiévrée "En secret" enjolive l'amour tu de Raffaele pour sa soeur de coeur, la charismatique Carmela . "Les terres brunes" a précisément le même sujet que "Le soleil des Scorta" : les racines dont on ne se débarrasse jamais, la terre héritée qui reste collée aux semelles, amas d'humus et de souvenirs.

 

L'épure de la production du disque offre du relief à toute idée, écrin naturel à la moindre note égouttée, et chaque son devient essentiel.

Laurent Gaudé suit le même principe : il se débarrasse ainsi de l'ennui et se concentre sur les périodes qui le motivent. On traverse une certaine histoire de l'Italie en moins de 250 pages. Joli voyage tout en fluidité. Le parcours des frères et soeurs, de leur "malédiction" à leurs progénitures, entre un aller-retour en terre promise américaine et le commerce du tabac, s'acoquine merveilleusement aux chansons de "Auguri", dont les notes colorent le récit comme du linge étendu aux fenêtres.

Le vibrato unique de Dominique A enchante les ruelles mordorées de Gaudé. Son trémolo mélodique est aux sons ce que la chaleur est au goudron brûlant quand sa vision se brouille ; il nous trouble tel un mirage sonore.


Lézardez sous ces soleils ! Comme une succession de petits miracles, au même titre que ces olives qui perpétuent le dessein des arbres, cette B.O.L. est une expérience intense et recommandée où les mots s'entremêlent et, bien que dénudés, enfantent une nouvelle lignée riche de mille choses.

 

 

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